CONTRECOURBE Propositions - Documentation - Recherches Mail : contact@contrecourbe.eu

Aristocratie démocratique

Si la démocratie, c'est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, il faut expliquer comment on stoppe la folie individuelle : celle d'un forcené, comme dans les écoles américaines, ou celle d'un fanatique, comme on en voit apparaître actuellement. Les sociétés ne sont pas égales sur ce point et certaines sont plus soumises que d'autres à ces accidents. Un facteur qui expliquerait ces différences, c'est peut-être l'organisation sociale entre une partie dominante et une partie dominée, comme aurait dit Pierre Bourdieu, mais surtout dans la lutte entre ces deux classes : maintien ou renversement et dans sa fluidité : les possibilités d'accès, la remontée d'information ...
La politique, par la mise en scène ou par la délibération, crée une retenue par rapport à l'action : l'expression d'une morale partagée, la raison économique, le fait du prince, rôle tantôt du législatif, tantôt de l'exécutif. Une sagesse historique, fruit d'un apprentissage long et douloureux, constitue le frein des folies passagères qui prennent parfois les peuples. La démocratie repose sur l'expression des contradictions.
L'inégalité est nécessaire à la priorité de la politique sur l'économie. L'idée que tout est égal n'est pas solide. Ceux qui disent "chacun ses goûts" n'aiment pas n'importe quoi.

De la guerre naît la domination des guerriers : c'est l'aristocratie, qui culmine dans la société de cour et le culte de l'honneur. L'honneur, comme la domination guerrière, sont des fonctions sociales. Lors du remplacement par la bourgeoisie, c'est la nécessité rationnelle, et d'abord économique, qui s'impose. L'honneur a cédé la place à l'intérêt. Cette dictature des choses alimente la question sociale, mais il serait possible de rétablir un critère humain dominant l'économie, un critère éminemment politique : la hiérarchisation. Ainsi, c'est "en dernier recours" que le prix des choses s'impose. Mais est-ce vraiment le "dernier recours" ?
Gouverner, c'est prioriser. On devrait demander à chaque élection que les candidats précisent leurs priorités. Bien entendu, on admettra que celles-ci sont datées et que les événements extérieurs peuvent parfaitement modifier cet ordre. Il est même souhaitable que les décideurs réexaminent régulièrement leurs choix.
Les esprits simples, comme ceux entretenus en masse par la Société du Spectacle, jugent d'après l'étiquette, et confondent la hiérarchisation avec la domination. Mais prioriser est le début de l'intelligence, comme maintenir des priorités obsolètes sa fin.

Il y a actuellement une crise de la méritocratie : les étudiants ne proviennent plus que des classes aisées, l'ascenseur social est en panne. La classe moyenne, dans tous les pays occidentaux, se paupérise pendant que les dominants (The One Percent) se retrouvent entre eux. L'idée de penser la société comme un agglomérat de communautés séparées, et la nécessité subséquente de valoriser également chaque communauté élimine la possibilité pour un individu d'évoluer. Si les rôles visibles sont distribués selon une répartition basée sur l'égalité des communautés, on n'est plus à une place parce qu'on est compétent, mais parce qu'on est une femme, un noir ... Ce qui est une insulte à ces individus, et la certitude de leur incapacité à concourir.
On a appelé socialisme scientifique la doctrine de Joseph Staline consistant à donner satisfaction aux différents groupes selon leurs capacités de nuisance : "Celui qui ne crie pas ne mange pas" (Georges Clémenceau). Le nouvelle version consiste à modifier ("corriger") les mouvements réels (concours, compétitions, concurrences, volontés ...) pour "mixer" les populations, avec un discours sur l'injustice (les plafonds de verre, les héritages, les discriminations ...). Le point commun à toute cette "ingénierie sociale" est de modifier le peuple pour le rendre conforme aux souhaits des dirigeants. Le sommet est atteint lorsque l'état fait la morale aux citoyens.
Bien sûr, on est loin de la démocratie athénienne.
Une minorité vit dans des métropoles et partage une idéologie de l'ouverture et du multiculturalisme, mais, comme Chistophe Guilly l'a montré, cette idéologie masque les moyens de distanciation que cette élite utilise. Le gros de la population, le monde "périphérique", devient invisible et est réduit à chercher son espoir dans les extrémismes.

Sans surprise, la résistance au changement de cette minorité va se draper dans une forte démagogie : c'est elle qui, face au peuple, sera "la gauche", le "progrès", et qui finira, comme on le voit au Venezuela, par prétendre être à elle seule la démocratie.

Les dictatures détestent les pouvoirs intermédiaires, les contradictions et en général, toute autonomie en dehors de leur pouvoir. On y oublie par exemple que le respect de la propriété privée a été une conquête populaire, comme l'existence de lois universelles. La dictature s'appuie sur un parti démagogique pour saper toute puissance concurrente.

Derrière l'apparence démocratique, les républiques modernes sont des aristocraties du mérite. Cette verticalité fonctionne avec la cooptation, l'économie et les concours (élections, compétitions et autres concurrences). La cité dépend de ses citoyens, et seuls sont citoyens ceux qui la défendent. La justification de l'ancienne aristocratie guerrière reposait sur la force et sa grandeur historique. Le critère de reproduction de la bourgeoisie, après l'essai ridicule du suffrage censitaire, a été l'humanisme. Sa décadence au 20è siècle l'a fait remplacer par la technophilie des mathématiciens.
La confusion a profité au maintien en place des groupes constitués, et quand cet "ascenseur social" ne fonctionne plus, c'est la place pour les populismes, antichambre de la dictature.
Le bon goût a mal digéré l'art moderne. La culture est dévaluée par le spectacle, sa revendication horizontale, ses mensonges et sa faiblesse. Le pouvoir a été désacralisé. Les exemples abondent pour montrer que les dirigeants ne sont pas plus intelligents que les dirigés ; pourtant, ils doivent l'être. Ils doivent être formés et continuer à se former. Une partie de la critique des "élites" vient certainement de leurs erreurs et de leur suffisance.

L'ancien leader était celui qui montrait les priorités, ce qui ne peut pas plaire à tout le monde. Cette orientation est maintenant ce qui manque, de plus en plus visiblement.
La Société du spectacle a sélectionné un nouveau type de dirigeant : moins de projets, plus de procédures. Certes, la fin ne justifie pas les moyens, mais l'autonomie de ceux-ci rend tout débat superficiel : c'est le présent permanent dont parlait Guy Debord.

Les média veulent la transparence et réagissent violemment lorsqu'une émotion semble légitime : un enfant giflé, c'est un scandale (et c'est souvent vrai, mais parfois faux). On demande la vérité et on juge immédiatement. Ce travers conduit à une démagogie molle et velléitaire. En face, la force de savoir fermer les yeux sur quelque chose de connu, mais qui doit rester étranger, s'appelle la tolérance. Il n'est donc pas étonnant qu'elle soit fragile. Les héros sont fatigués, et facilement conspués.

Les média, tout comme le marketing, rétrécissent la société en confortant les idées reçues. La vérité compte moins pour eux que l'opinion et leurs exhortations, comme les produits verts ou l'antiracisme, sont moins efficaces que les flux de soumission qu'ils propagent. Ils sont les jouets des lobbys.

Toute une philosophie politique considère qu'il ne faut pas dire ce que l'on fait. Cette vieille maxime antidémocratique semble redevenir d'actualité dans la Société du spectacle. Et c'est ainsi que la gauche fait une politique de droite et la droite de gauche ...

Dans l'Athènes de Périclès, comme chez les bourgeois suisses, la démocratie fonctionnait avec des représentants et des stratèges. De même, elle n'a jamais prétendu que tous les citoyens se valaient et que l'un pouvait indifféremment remplacer l'autre. Si "nous naissons tous égaux", nous ne le restons pas longtemps. Il y a des génies individuels et des environnements favorables aux talents. La démocratie grecque se méfiait des hommes trop capables qu'elle éloignait parfois (elle les ostracisait), mais elle prétendait cultiver en son sein des hommes de qualité. On lira chez Thucydide la lutte entre l'aristocratie et la démocratie, qui ne sont pas toujours opposé. Les populistes s'attaquent à l'establishment, mais celui-ci n'est pas une aristocratie. Des bateleurs, des amuseurs publics occupent la scène derrière laquelle des techniciens s'appliquent à servir le capital. Il reste quelques créateurs, et quelque liberté au peuple, mais la maladie gagne du terrain ...

Est-ce vraiment pour la démocratie que les tunisiens ou les ukrainiens se sont levés ? Ne serait-ce pas plutôt contre la corruption ? Et s'il faut définir une aspiration positive, c'est du respect que ces peuples ont voulu. Ceci ne correspond pas exactement à nos élections, ni à notre presse. De là à revenir aux théories marxistes d'une vraie démocratie sans élections, il y a un pas ... Mais la lutte contre la démagogie fait aussi partie de ces aspirations. Après, certains vont redécouvrir le tirage au sort comme mode de choix des décideurs. En fait, c'est la séparation de ceux-ci et du peuple que tous condamnent. Pourtant, toutes les têtes ne se valent pas : ce sont les critères de l'élite qui sont douteux.
Ne pas prendre ses adversaires, et le peuple en général, pour des imbéciles ; voilà déjà un signe d'un bon gouvernement.

La démocratie ne repose pas essentiellement sur le vote, et on peut même dire qu'un référendum s'y oppose. Ce n'est pas une communication à sens unique, de même que l'information n'est pas communication. C'est que les vrais choix ne se résument pas dans le soutien ou le refus d'une personne ou d'une question. Ainsi, un système basé sur l'élection, comme le notre, peut avoir comme première conséquence de mettre les démagogues au pouvoir. Parfois, l'indépendance d'un acteur est une meilleure garantie de démocratie (Justice, Banque centrale, Commissions de contrôle, Audits ...)

Une catégorie sociale s'impose en général et tend à se reproduire. Ce n'est pas contraire à la démocratie, mais celle-ci demande la vérité et le contrôle de cette domination. Quand les décisions ne sont plus justifiées, quand les justifications sont fausses, la démocratie a disparue. Dans tous les régimes politiques, une catégorie domine. Plus que le choix de cette catégorie, c'est sa liaison avec le reste du peuple qui importe.

Il faut voir comment la multitude (les masses dont parle avec mépris les communistes) exprime sa volonté. Elle a des mouvements propres, mais qui ont besoin pour aboutir d'une sorte de balancier. Ainsi, les mouvements de foules, les paniques, comme les légendes et croyances ont trop facilement fait condamner les originaux ... La tendance à vouloir des chefs qui la prennent en main doit être combattue, et elle ne peut l'être que par quelques originaux, justement. La qualité et l'autorité (naturelle) de ceux-ci sont nécessaires pour que le peuple puisse réellement réaliser ses capacités.
Une réunion d'individus peut prendre des décisions collectives, mais ça dépend de sa taille. A quelques-uns, on peut chercher l'unanimité. A 27, c'est déjà beaucoup plus difficile, comme on le voit en Europe.

Il y a une sagesse du peuple, comme il y a une folie. L'homme vertueux sait s'opposer à la panique, à l'ostracisme, au lynchage. Il ne partage pas les préjugés d'un groupe. Mais en même temps, il ne fait pas partie d'une minorité qui imposerait sa volonté, comme on l'a vu avec la purification ethnique en Yougoslavie. Nous avons tous nos moments dirigés par l'habitude, en "pilote automatique" ; et bien, c'est pareil pour les peuples. L'éducation, l'information ne doit pas chercher à plaire, mais à élever.

La communauté se distingue des individus et ne peut être valorisée que par quelques-uns, justement. Cette ambiguïté, avec la tendance humaine à vouloir être pris en charge d'un côté et la folie du pouvoir de l'autre, fait toute la difficulté du dirigeant démocrate. Dans la foule se dressent quelques individus qui, pénétrés de l'estime qu'ils lui portent, veulent lui rendre ce qu'elle leur a donné. Ceux qui luttent contre ses mauvais penchants pour exprimer toutes les vertus qu'elle recèle. Là est la vraie aristocratie : le gouvernement des meilleurs. C'est dans la transmission héréditaire que la décadence de l'aristocratie a commencé, parce que l'absence d'un système fiable de transmission a conduit à de nombreuses guerres civiles. C'est dire que toute aristocratie doit être nouvelle. Et qu'il n'y a qu'elle pour défendre la démocratie. Personne n'a à priori de vocation de responsable.

Dans l'histoire, rien n'est le fait direct des multitudes, mais rien de solide ne se fait sans elles. Les minorités agissantes ne représentent qu'elles, mais elles agissent, et parfois avec bonheur, pour le peuple.
Michel Onfray, qui définit celui-ci comme celui sur lequel s'exerce le pouvoir, montre la différence entre Rome et Athènes : Rome comprenait la plèbe là où Athènes utilisait des esclaves. Paradoxalement, c'est lorsque le pouvoir se distingue du peuple qu'il peut y avoir démocratie. Les dictatures prétendent elles-mêmes être le peuple. La possibilité de contradictions, de pouvoirs intermédiaires variables, de règles indépendantes et quasi-permanentes est consubstantielle à la démocratie. Même si elle fait le dépit des esprits faibles, elle demande à se prendre en charge soi-même. Tout le monde n'est pas démocrate. En ce sens, la laïcité est nécessaire. On ne fait pas le bonheur du peuple malgré lui.

La politique spectaculaire a montré son incapacité à publier les éléments de décision : le prix de la vie ne peut pas s'afficher. Il en résulte malheureusement que les décideurs sont limités à un relatif secret. Ils sont ainsi supposés avoir la vue la plus large possible, ne pas penser à eux, mais à la collectivité. Certaines institutions vont dans ce sens, alors que d'autres s'en éloignent.
Les institutions ne sortent pas du néant. Ce ne sont pas des structures en soi, mais elles sont inextricablement liées à une civilisation. Ainsi, on ré-imagine la démocratie à chaque époque.
Les totalitarismes du XXème siècle ont développé un contrôle des individus qui n'a pas disparu. L'uniformisation de la mondialisation a même permis de mettre les pauvres en concurrence.

A l'opposé de l'état de guerre, dans lequel le fort écrase le faible, la coopération montre une plus grande intelligence et garantit plus efficacement la survie du genre (Pierre Kropotkine). La démocratie réside ainsi plus dans l'ouverture et les liens d'une société que dans la personne des dirigeants. Sa supériorité sur la dictature réside dans son équilibre auto-régulé, que la superstructure doit permettre. C'est ce qu'on appelle la résilience.

La démocratie, ce n'est pas seulement "le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple", mais c'est plusieurs échelles de décisions :

Par exemple, l'urbanisme est la technique avec laquelle l'évolution de la ville est gérée. Elle illustre parfaitement cette séparation sociale entre les décideurs et la population. On relève facilement en France le manque de démocratie de l'urbanisme. Entre les enquêtes publiques, les réunions de concertations ou les autorisations de construction, le public n'est là que comme spectateur. On remarque d'autant mieux la peur qu'il inspire aux institutionnels.