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Objectivité et Démocratie

La démocratie et la république s'appuient sur l'objectivité : c'est l'idée que la vérité transcende les pouvoirs.
Depuis l'antiquité grecque, on sait rechercher et respecter l'expression de la vérité, et notre civilisation s'est développée à partir de là.
Il semble que ce soit vers 1680 qu'on ait découvert le doute méthodologique qui a permis le progrès scientifique. La critique permet de démêler le vrai du faux. C'était un pas décisif vers la vérité phénoménale : mais la science ne sait que distinguer ce qui est faux de ce qui ne l'est pas, qui n'est pas pour autant vrai.

Ce qui est dévoilé comme faux l'est vraiment, mais le faux a sa séduction.
"L'homme normal ne recherche la vérité qu'après avoir épuisé toutes les autres possibilités" (J.F. Revel) : les croyances sont imperméable à l'information et voient dans leurs échecs réels des causes idéologiques. L'idéologie ne voit la vérité que lorsqu'elle correspond à ses thèses, tandis que la science ne conçoit une théorie que lorsqu'elle correspond à la réalité.

Ainsi, les pouvoirs ont toujours tendance à privilégier leur subjectivité, comme Edward Snowden ou Julian Assange nous l'ont bien montré.
La Société du spectacle a usé et abusé du mensonge, des enquêtes sur la mort de Kennedy à la guerre en Irak, de la fausse interview de Castro par PPDA aux dénégations de Castaner, elle dilapide son peu d'autorité et renforce toujours plus les croyances complotistes ou sectaires.
Il y a un effort nécessaire à l'acceptation de l'altérité. A la paresse commune répond la valorisation de l'habile menteur, du séduisant magicien, qui fait rêver là où la connaissance est contrainte. La responsabilité a un prix. Il faut déjà vouloir réfléchir

Un nihilisme contemporain refuse la notion d'objectivité, ou plutôt refuse d'en tenir compte.
C'est le prix de l'anthropocène : "L'humanité dans son ensemble apprenait, du moins pendant la période historique dont nous avons des traces écrites, que certaines parties de l'environnement ne peuvent être soumise ni par la force ni par la flatterie. Pour les contrôler, il faut apprendre la logique de leur comportement, au lieu d'imposer à tout prix ses propres désirs. Ainsi, le savoir et la tradition de la technique, bien qu'empiriques, tendirent à créer l'image d'une réalité objective." Lewis Mumford (Technique et civilisation)
Le progrès a consisté en partie à se libérer de ce respect de la réalité. Le Post-modernisme a favorisé cette bêtise d'un relativisme extrême où tout est égal et l'objectivité hors d'atteinte. C'est refuser l'impartialité.

La République et la Vérité ont, dès Rome, fait cause commune. Pour la démocratie, reste la question de la démagogie, qui n'est pas si simple. La corruption est une maladie plus grave que ses effets économiques. La séduction propre au spectacle, tant dans les média que chez les politiques les pousse aux approximations et aux images simples, voire simplistes qui dégradent la démocratie. Il est curieux qu'on demande aux média d'être indépendants, mais pas d'être compétent, alors qu'ils sont d'abord soucieux de leur autorité.
Si pour Revel c'est une minorité qui cultive l'anomalie de la curiosité intellectuelle, le goût pour les faits et l'intérêt pour la vérité, reste à en convaincre une majorité, plus soucieuse de rester dans ses idées reçues. Plus que la soumission dénoncée par La Boétie, cet attachement au confort mental marque la différence entre la république et la démocratie.

Si la vérité est transcendance, l'objectivité n'a pas la même force. Dans le récit par Thucidyde de la Guerre du Péloponèse, nous admirons le fait qu'il présente les deux points de vue, et nous admirons aussi les discours de Pericles. Mais n'y avait-il pas d'aussi grand stratège à Sparte ? N'y avait-il pas d'autres points de vue, par exemple celui des Perses ?

Un des pièges de la démocratie ("le moins mauvais des systèmes" Churchill) est que la vérité est invoquée lors d'élections, et dès lors, devient enjeu. Ce qui, en fait, en diminue la force.

Quelques exemples, comme la Thailande, montrent que la démocratie ne peut fonctionner que si le peuple admet que son unité dépasse ses composants. On retrouve ces difficultés dans les assemblées de copropriétaires, comme on voit les limites de la multi-culturalité. Une décision collective ne peut émaner que d'une communauté qui admet la contradiction.
Descartes voit la science commencer lorsque l'on peut compter. L'extériorité de l'observateur est nécessaire pour lui permettre de sortir de ses idées reçues. On ne peut pas s'empêcher d'avoir des idées reçues. C'est même l'usage du langage et la condition de l'intelligence. Aller plus loin commence lorsqu'on reste curieux de ce qu'il y a derrière ...

La vérité n'est pas relative, mais elle est subjective. Les enquêteurs savent que deux témoins d'une même scène voient deux choses différentes et deux interprétations parfois opposées. Le témoignage trompeur a ses raisons. Cependant, il y a une curiosité, une ouverture d'esprit, une capacité d'apprendre du réel qui permet la vérité et qui lui est nécessaire.

"Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n'y arrive pas... Les mots y manquent... C'est même par cet impossible que la vérité tient au réel." Jacques Lacan



Document : La guerre du Péloponnèse par Thucidyde (-411)