CONTRECOURBE Propositions - Documentation - Recherches. Mail : contact@contrecourbe.eu

Europe
L'Europe est sans cesse attaquée : trop puissante pour les uns, elle ne l'est pas assez pour les autres. Tous critiquent son action. On relève son manque de solidarité, mais sans accepter sur place de se plier aux règles communes. On déplore son manque de direction, mais sans se soumettre à la loi de la majorité. Un renouveau du nationalisme retrouve son rejet naturel de l'étranger.
Personne ne semble plus capable d'impulser un mouvement de cohésion. Sur la résistance à l'empire américain, les avis sont partagés et la traîtrise est la règle.
A l'intérieur même, l'Allemagne est de plus en plus isolée et de moins en moins prête à reconnaître ce qu'elle doit aux autres.
Tous s'accordent pour affaiblir l'embryon de pouvoir européen. C'est ainsi que les élections du parlement européen ne font pas l'objet d'un débat européen.

On fait comme s'il était facile de recréer une solidarité européenne, comme si la construction de l'union pouvait être reprise sur d'autres bases. Mais c'est oublier l'incroyable exception dans l'histoire de ce partage de souveraineté, et le miracle de sa mise en place. Il n'y a rien eu de comparable au plan Schuman. Nos chers leaders appellent régulièrement à l'union, de leur parti, nationale, et européenne. C'est à se demander pourquoi elle ne se réalise pas ? Il ne faut donc pas mésestimer les avantages de la dispersion : des opinions (la tolérance), des combattants (la souplesse), des nations (la culture). Il y a certes des capricieux et des mafias blotties dans leurs petits coins, mais il faut aussi se battre contre cette envie de tout niveler, à commencer par la tête, comme disait André Breton.
Il n'y a pas de numéro de téléphone à l'Europe, mais ça ne la rend pas toujours plus faible. Cette faiblesse est aussi une souplesse.

Il reste à défendre la construction européenne. Il est difficile d'être pour quelque chose qui existe déjà, et c'est la première raison de ce concert d'anti-européens. Mais l'Europe n'est pas réalisée c'est un projet politique encore à concrétiser, projet qui a rusé avec la politique en créant des "solidarités de fait" (Robert Schuman) économiques qui devaient permettre une collaboration politique. La construction européenne est quelque chose d'extraordinaire : c'est la seule fois dans l'histoire humaine que des nations partagent une souveraineté, et de façon pacifique. Ce trésor de l'humanité doit être défendu et poursuivi, mais ce n'est pas si facile : qu'on se souvienne des efforts désespéré du siècle précédent. Nul part, il n'y a de modèle. Nul part il n'y a eu d'autre réussite. Ca a déjà été difficile à 6, comment y arriveront nous à 27 ?
On voit avec le Brexit le danger pour l'Europe d'être l'enjeu d'une politique intérieure. Ainsi de la montée des populismes.
Un des arguments de ceux-ci serait que les dirigeants européens ne seraient pas élus, mais c'est faux. Que ce soit à la Commission et à la BCE, les membres sont élus par les responsables nationaux et avec le contrôle du Parlement. Les élections ne sont pas toutes directes, et les élections indirectes ne sont pas moins démocratiques, même si le simplification du spectacle (et des dictatures) ne les aiment pas.
L'élection à plusieurs échelons est parfois préférable au suffrage direct : elle est moins dépendante du spectacle, elle est plus représentative des différentes composantes d'une société, elle met le dirigeant en prise avec ses égaux : comprenant les contradictions, elle est, fondamentalement, plus démocratique (et moins démagogique).

La carte de l'Europe avec la Grande Bretagne

La Commission européenne à contre-emploi :
Comme Vidocq qui de bandit est devenu un policier exemplaire, il semble que Jean-Claude Juncker, lui-même ancien premier ministre d'un pays en délicatesse avec la transparence fiscale, ait choisi de composer une Commission Européenne en contre-emploi. Ainsi, nous avons pour commissaire aux affaires économiques un ancien ministre qui a échoué à diminuer sa dette, pour commissaire au climat le fondateur de sociétés pétrolières, pour commissaire à l'éducation et à la culture un ancien ministre du gouvernement le plus autoritaire de l'Union et pour vice-présidente aux affaires étrangères quelqu'un de décoré de la Croix de l'Ordre de l'Amitié de la Russie.
Reste à espérer que ces gens auront à l'esprit le modèle de Vidocq et connaissant bien les vices qu'il leur faut combattre, ne fléchiront pas ...
Ce n'est pas la première fois dans la politique actuelle que l'on remarque le renversement entre l'image et la réalité : on ne compte plus les politiques de gauche faites par la droite, et celles de droite faites par la gauche. On pouvait penser qu'il s'agissait de trahir son électorat. Avec cette nouvelle Commission, il s'agit de trahir sa pente naturelle, ce qui semble plus difficile.

On a beaucoup critiqué la commission Barroso. Il est normal que cette commission ait privilégié la concurrence, puisque c'est le mode d'autorité des institutions européennes, comme des états modernes, face à une société civile dont la complexité assure le développement. A un état qui cherche à se simplifier s'oppose une société qui cherche à se complexifier.
La concurrence ne fait pas une politique et nous sommes arrivés depuis longtemps à ses limites.

Sur les votes de rejet : quand c'est non, c'est non. Quand une fille dit non, c'est vraiment non, et quand le résultat d'un référendum, c'est non, ce n'est pas oui. Merveille de notre politique post-moderne qui va régulièrement renverser les choix populaires, après les avoir organisé.
On va rapprocher les différents rejets de l'Europe, mais les contextes sont différents. La construction européenne aura connu, avec de nombreuses crises, trois grands refus : celui de la CED d'abord, alliance de l'extrême gauche française (le parti communiste d'alors, dans l'opposition radicale d'une guerre froide derrière Moscou) avec l'extrême droite de l'époque (les gaullistes qui s'appuyaient sur les colons et le maintien de l'empire colonial), celui de 2005, sans véritable enjeu (qui sait comment fonctionne une constitution ? ), qui a réuni ceux qui ne voulaient pas de l'Europe, ceux qui ne voulaient pas de Chirac, ainsi que quelques illuminés qui croyaient à un plan B, et celui des déçus d'aujourd'hui, avec le Brexit.
A chaque fois, il y a ambiguïté sur la forme et clarification sur le fond. Déjà, on peut éloigner d'une véritable démocratie aussi bien le positionnement des partis de la 4è république que l'expression des référendums, où les questions posées sont toujours complexes et les calculs de ceux qui les posent transparents, ce qui fait que l'on ne sait jamais si le peuple répond à l'un ou à l'autre. La force spectaculaire des référendums et des élections directes est une opportunité pour tous les démagogues. Les opposants à l'obligation d'accueil des migrants de Juncker (les "quotas") sont ceux qui refusent la mixité sociale, la parité féminine, la lutte contre les discriminations, par exemple. Cette politique est simplement un minimum d'équité.

La démocratie a pu se résoudre dans un vote lorsque, dans les cités grecques, une assemblée éduquée choisissait le parti d'un orateur contre un autre. Elle n'est pas présente dans un sondage, ni dans la réponse à une question que les citoyens ne se posent pas.
Sommes nous prêts à une discipline budgétaire européenne ? C'est le moment de poser les questions de l'harmonisation fiscale, budgétaire et sociale de l'eurogroupe. Les défis du moment ne laissent pas trop de marge de manoeuvre. Espérons que nous aurons les hommes capables de les résoudre, et que les média seront un peu moins caricaturaux, avec leurs pauvres et gentils grecs et leurs durs et méchants allemands. La maturité a un prix, et seuls les peuples majeurs méritent leur démocratie.

L'Europe s'est construit de plusieurs manières et une des dernières méthodes est en crise : celle qui consistait à fixer des obligations et laisser les gouvernements suivants les tenir. Les référendums de 2005, 2015 et 2016 ont permis à des nationalistes de s'opposer à la supranationalité. Ils leur ont donné un tremplin et une assise qu'ils ne pouvaient espérer d'eux-même. Ce n'est pas être démocrate que de se considéré humilié par une discipline commune que l'on a accepté. Les refus actuels de solidarité qui sont visibles chez les séparatistes catalans ou flamands ne peuvent être européens. L'Europe a fait apparaître l'éloignement entre les gouvernements nationaux et leurs peuples.

Il va falloir faire le tri entre ceux qui se disent européens et ceux qui le prouvent. Les occasions, que ce soit la crise des dettes souveraines, le manque d'emploi, la pression migratoire, les menaces terroristes ou russes, ne manquent pas. A tous ces gens, de Bruxelles ou d'ailleurs, de proposer et d'entraîner. Il ne faut pas désespérer du peuple. Et si une partie se détache, il ne faut pas chercher à la retenir à tout prix. La cohésion a sa force ; elle attire suffisamment. La démocratie européenne est d'abord dans l'explication : les dirigeants sont tous élus : en France, on méprise le suffrage indirect, mais il faut faire attention à la lecture des gens simples, qui ne sont pas pour autant bêtes. De même qu'il faut corriger sans cesse cette légende sur la vilaine bureaucratie bruxelloise. Cette antienne que les nationalistes, anglais ou autres, répètent et font répéter aux journalistes finira par faire son effet, comme l'a fait l'antisémitisme soit-disant distingué du XIXème siècle.

Parmi les ennemis de l'Europe, on trouve les "maximalistes", qui ne veulent d'union qu'avec le monde entier. Prendre le miracle européen, de collaboration de 2 monades aussi différentes que l'Allemagne et la France, pour une étape déjà franchie de l'humanité, c'est ne pas avoir les pieds sur terre. L'Europe n'a pas mission de s'étendre à la terre entière, et doit donc affirmer sa singularité et ses frontières. Cette ambition est déjà au delà de celles de nombreux états qui la composent.

Il y a une culture européenne, il y a un peuple européen. C'est une évidence depuis le 18è siècle au moins, si ce n'est depuis le moyen-âge. Sa devise, qui n'est écrite par aucune institution, c'est la solidarité. S'y oppose les forces égoïstes de la séparation.
Les états-nations n'ont jamais cessé de s'opposer et de rivaliser. Les propagandes qui stigmatisent le voisin n'existent pas qu'en période de guerre. Il y a des intérêts puissants contre l'Union Européenne. Au moment de l'agrandissement à l'est, les états n'ont pas réussi à se mettre d'accord pour renforcer la coordination et, ne voulant pas la retarder, ont réalisé l'agrandissement en supposant que la constitution de 2005 serait votée. On connaît la suite.

Contrairement à ce que disent les média, Sarkozy n'a pas annulé le référendum français sur la constitution européenne (hélas). Remarquons d'abord que si l'Europe était une démocratie, cette constitution serait appliquée, puisqu'une large majorité d'européens l'avait adopté. N'appliquerait-on pas en France une loi parce que les Corses la refusent (... bien que ...). Ensuite, il y a de grandes différences entre le traité de Lisbonne et la constitution qui était proposée : il n'y a plus de droits de l'homme européens et il n'y a plus de direction politique européenne. On en est revenu aux accords du Conseil européen, au cas par cas et pays par pays. Ce sont de grosses différences et il faudrait que ceux qui ont refusé la constitution sous prétexte qu'il faudrait plus d'Europe s'en souviennent. Il est facile de dénigrer l'absence de l'Europe face aux défis écologiques, politiques ou sécuritaires, mais cette absence a été voulue. Officiellement, tous ces "euro-sceptiques" sont pour l'Europe, pour une collaboration entre les pays d'Europe, pour une coordination et une solidarité, mais en fait ils refusent toute décision qui s'opposerait à leur clan. Et ils ont la critique facile contre une entité qui ne peut pas se défendre. De l'autre côté, parmi les "européistes" se trouvent beaucoup d'opportunistes qui ne font que suivre le courant, quitte à l'assécher, comme Laurent Fabius.

Une légende tenace veut que le parti pro-européen ait toujours été au pouvoir, que les européistes, comme on dit, aient toujours avancé vers une supranationalité toujours plus forte. Mais c'est faux : depuis la "chaise vide" de De gaulle jusqu'aux refus de la constitution, les tenants de l'Union ont toujours été sous la tutelle des nationalistes : il n'est que de voir la tournure qu'a pris l'Union depuis les accords de Maastricht, qui placent le Conseil européen, c'est à dire une réunion confédérale, au sommet de toutes les décisions. Les institutions fédérales, comme la Commission, la Cour de justice ou la Banque centrale, sont sous la pression d'arènes d'opposition nationalistes, comme le Conseil ou, dans une moindre mesure mais selon les modalités de son élection, le Parlement.

L'Europe attend une nouvelle vague d'union, après celle du XXème siècle. Il faudra rappeler la séparation entre la politique européenne, menée par le Conseil européen, c'est à dire l'unanimité des chefs de gouvernements, et la Construction européenne, unique exemple dans l'histoire de l'humanité d'une communauté supranationale qui s'édifie dans la paix. S'il n'y a pas de volonté de compromis "historique", les faits se chargeront d'obliger à la coopération. Encore faudrait-t-il que les média relaient les initiatives étrangères : qui connaît en France les propositions de Matteo Renzi ou Angela Merkel ?

Sur le modèle de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, qui avait bien fonctionné, ne pourrait-on pas mutualiser entre quelques états les dispositifs qui ont "naturellement" tendance dépasser le cadre national, ainsi par exemple les douanes, la sécurité d'internet, l'organisation de la pêche, des contrôleurs aériens ou les compagnies de chemin de fer ?
Sur le modèle d'Ariane, ne pourrait-on pas lancer un laboratoire de création d'outils libres et publics de communication, remplaçant android, google ou facebook ?