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La complication contre la complexité

Le monde humain, comme l'a montré la sociologie de Pierre Bourdieu, ne peut pas être réduit à des idées simples. L'histoire correspond à une augmentation permanente de l'entropie, et un schéma utilisable à une époque ne l'est plus à une autre. Il y a une raison à l'accumulation des règles.

Document : Alain Lambert, Président du conseil national d'évaluation des normes (CNEN), dénonce, au Sénat, la maladie normative de la France.

Le Conseil d'état indique que le recueil des lois de l'Assemblée Nationale est passé de 433 pages en 1973 à 1067 pages en 1983, 1274 pages en 1993 et 2400 pages en 2003. Voyez la progression et son accélération, qui continue.

"La multitude des lois est dans un état ce qu'est le grand nombre des médecines, signe de maladie et de faiblesse." (Voltaire)
Des règlements obscurs, multiples et changeants sont la marque et l'outil de domination d'une Mafia.

La thèse de Jacques Bichot, "Compliquer pour régner", (1) montre l'usage de cette superposition de règles. "La complication se différencie radicalement de la complexité naturelle des phénomènes (...). Le labyrinthe (...) a pour fonction d'empêcher quiconque de s'orienter, de comprendre où il est et où il va (...) il témoigne d'une attitude diamétralement opposée à la démarche scientifique, laquelle s'efforce au contraire d'éclairer, de clarifier, de rendre compréhensible (...)."
Certains jouent de cette marche en avant, comme lorsqu'on change sans raison le nom d'un fournisseur public : quand ErDF devient Enedis, c'est tant pis pour les personnes âgées par exemple.

Il est plus facile pour un parlementaire de rajouter une loi, si possible qui porte son propre nom, que d'en modifier une existante.

Ainsi, toute politique qui construit est valorisée. Créer un organisme montre de l'activité, permet d'embaucher et exprime de l'optimisme ; alors qu'une simplification va souvent réduire les postes intermédiaires et les organismes inutiles. Elle sera souvent l'occasion de nombreuses protestations.

La simplicité est une création évoluée de l'esprit humain : il y a plus d'informations dans la radio que dans la télévision, dans la représentation en deux dimensions qu'en trois, dans le noir et blanc que dans la couleur ... La simplicité est un art. Il faut distinguer l'art de simplifier le réel de la tentation de lui superposer un concept.

Les rédacteurs du code civil avaient réuni, sous l'aura du droit romain, les coutumes de France, et spécialement de Paris. Cette synthèse a demandé une concision qui s'est poursuivi pendant les premières républiques, mais s'est perdue depuis le dernier siècle et spécialement sous le régime de Vichy. Depuis, l'état n'a jamais cessé d'être bavard, et s'étonne maintenant de n'être plus entendu ...

Le besoin d'efficacité pousse ainsi de nombreux acteurs à revenir sur la fameuse thèse "état modeste, état moderne" (Michel Crozier).

Il faut cependant relativiser : la simplicité peut être un fétiche. Une simplicité efficace est particulièrement difficile. On a vu en informatique par exemple que les progrès vers la facilité sont rares, tandis que les "améliorations" se superposent et finissent par rendre les taches les plus élémentaires impossible à faire par soi-même.
Des "automatismes" correspondent aux "précisions" de la gouvernance pour nous créer un monde dans lequel nous sommes désarmés et passifs.

Il y a un simplisme qui n'arrange pas les choses, comme la réduction du débat politique à une confrontation entre la droite et la gauche par exemple. A l'opposé d'une vulgarisation intelligente, il peut y avoir superposition d'un simplisme démagogique et d'une complication bureaucratique. Et quand le peuple a l'impression d'être enfermé dans un magasin de porcelaine, il vote pour un éléphant.

Nous vivons avec des lois qui tendent à la perfection, et qui s'éloignent chaque jour des pratiques de la population. Bien sûr, personne ne veut rétablir les châtiment corporels par exemple, mais qui n'a jamais traversé hors des passages cloutés. Maintenant que de nouvelles machines permettent de nous surveiller, voire de décider de notre punition, la tolérance est en danger. Tout ceci est connu. On réfléchit moins sur cette distance qui s'est créé entre deux mondes, et qui permet à un râleur de s'appuyer sur un règlement mal connu pour obtenir des avantages qui ne sont pas toujours mérités. Il y a un usage dans la façon de "faire remonter" une information, et d'abord par la presse. Plusieurs affaires se règlent ainsi, par la menace d'application de la loi. En même temps, si vous souffrez vraiment, ce système va, par sa lenteur, vous décourager complètement. Il y a là comme ailleurs un besoin de révolution, alimenté par le moralisme condescendant d'un petit monde parisien.

Il faut comprendre qu'une abondance de lois, tout comme des lois pseudo-parfaites, éloignent les citoyens de l'honnêteté. Ce qui n'est pas dépassé pourrit. Avec les lois "ELAN", "Notre", Macron, Royal et la "simplification administrative", nous sommes rentrés dans l'ère de l'évolution permanente de notre législation. Des mouvements de va-et-vient, des annonces contredites, des évolutions prévues jusqu'en 2024, avec des consultations variables, se conjuguent avec une crise qu'on espère salutaire de l'obésité de l'état et une propension bien humaine à faire de la communication plutôt qu'à prendre des décisions difficiles. Le résultat, c'est que de plus en plus de malheureux ne savent plus où se tourner, ni sur quelle puissance publique ils peuvent compter. Si l'abondance des règlements nuit à leur efficacité, leur obsolescence programmée n'arrange pas les choses. C'est une belle époque pour les escrocs en tout genre et la chasse aux canards est ouverte. Avec la multiplication de la camelote, chinoise ou autre, les arnaques sur internet fleurissent. Le monde est dur avec les faibles, ça ne s'arrange pas.

Il y a ainsi un Irréalisme réglementaire. "L'homme n'est ni ange, ni bête. Et qui veut faire l'ange fait la bête" (Pascal)

Ainsi en France les députés ont reconnu le 14 avril 2015 aux animaux la qualité symbolique d'"êtres vivants doués de sensibilité", alors que jusqu'à maintenant le code civil les considère comme "des biens meubles".
"êtres vivants doués de sensibilité" doit sans doute les protéger, mais ceci s'étend il aux araignées, aux punaises de lit ... ?
Il ne s'agit pas de nier leur qualité de biens. Si en Angleterre on avait pu faire condamner un cheval pour un accident, la justice française a toujours reconnu le propriétaire d'un animal comme le seul responsable de sa conduite. Ils restent meubles, c'est-à-dire mobiles, et c'est d'ailleurs une de leurs caractéristiques. Bref, ils restent des biens meubles, dont l'humain qui en a la garde reste responsable.
Et les atteintes aux animaux, comme la cruauté envers eux, étaient déjà punies avant cette loi et le resterons après.
Pourquoi donc ajouter un texte, qui se superpose à toute notre réglementation, et qui la rend encore plus volumineuse, sans effet autre qu'en éloigner encore le citoyen. Sans doute pour afficher un soutien à un lobby, sans néanmoins réellement le satisfaire. On ne va rien changer aux abattoirs, par exemple.
Et ceci n'est qu'un exemple de l'usage actuel de la chose publique.

(1) "Le Labyrinthe. Compliquer pour régner" Jacques Bichot, édition Manitoba/Les belles lettres