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Irréalisme réglementaire

"L'homme n'est ni ange, ni bête. Et qui veut faire l'ange fait la bête" Blaise Pascal

Il y a un monde entre les prétentions des études et la grossièreté du chantier, de l'idée à la réalité. La réalisation d'un projet soulève toujours des questions imprévues et demande une certaine souplesse.
On appelle entropie la méconnaissance du réel qui fonde notre action ; ce contrôle de l'aléatoire se résout par la gestion.
La critique du gestionnaire suit celle du marchand. Chacun d'eux est accusé de réduire le monde à sa vision, celle du dominant. En général, cette critique est idéaliste, et se bat donc sur le même terrain : la gestion n'est pas assez généreuse, la marchandise n'est pas assez belle. C'est un peu une réaction d'enfant gâté. La critique d'extrême gauche, elle, est celle du guerrier face au gestionnaire. La paix a un prix, à chacun de l'estimer.

Pour nous, ici, il s'agit de la critique de l'efficience des moyens de gouvernement : la méconnaissance serait utile jusqu'à un certain point, et deviendrait nuisible au delà. Mais cette formulation quantitative est encore fausse, bien qu'elle renvoie à une pratique : celle des échelles et de la hiérarchie. "Le diable est dans les détails", disait Jacques Delors. Une gestion "traditionnelle" s'effectue comme par myopie : à grands traits autoritaires, qui impose aux détails et aux subordonnés de s'adapter. Pour certaines choses, ça a marché, mais en général, ça ne marche plus. Les problèmes écologiques, la sensibilité de la population, par exemples, ne se satisfont plus de cette approche. Nous sommes un peu perdu devant l'injonction de perfection qui se traduit par le principe de précaution ou un puritanisme sectaire (et inefficace).
Nous n'avons pas de recette miracle, et d'ailleurs il ne devrait pas y en avoir. Le besoin d'un guide qui nous dispenserait de notre responsabilité est heureusement dévalorisé, même s'il reparaît chez quelques fanatiques religieux.
La question est donc celle de la disposition des moyens.
La téléologie a eu son heure de gloire : "la fin justifie les moyens" et on a vu les résultats : depuis quelques guerres, on vit avec les suites des moyens employés. A nous, au nom du développement durable, de montrer que "si l'homme est le produit de ses conditions, il s'agit de créer des conditions humaines" (Internationale situationniste)
Certains pensent ainsi que l'éternité, immuable, serait la vraie nature de l'homme. Et méprisons le mouvement quotidien ... Belle posture, qu'il va falloir démonter, car, comme dit Montaigne, "le monde est un branloire pérenne".
L'état n'est pas en avance de la société, mais plutôt en retard. C'est pourquoi, en période de crise, sa crispation sur les normes est de moins en moins efficiente. A ce moment, le nouvel outil informatique va doper les études et favoriser la production d'artefacts toujours plus complexes. Dans le même temps, les terminaux, téléphones, capteurs, drones, etc ... vont affiner la capacité de suivi ... Nous avons là les germes d'une séparation sociale accrue.

Evolution de la pratique avec l'informatique

Le monde virtuel écarte l'économie de ce que l'on peut envisager : la numérisation supporte une infinité de pratiques, mais un seul code. Tout le monde a par exemple compris qu'avec un appareil photo numérique, on peut faire un nombre illimité de clichés. Cependant, la simulation informatique a ses limites. Le chercheur, qui autrefois passait de son laboratoire à ses enquêtes sur le terrain, va passer un plus grand nombre d'heures face à un écran, lisant des compte-rendus depuis l'autre bout du monde et commandant des machines complexes. On est passé du promeneur curieux du 18ème siècle à un pur intellectuel, avec le risque de ne recruter que des physiques atrophiés. Le modèle proposé aura la pureté d'un artefact, tellement plus attirant que la grossièreté de l'ancienne praxis. Le décideur aura à sa disposition un outil séduisant, dont la complexité fonctionnelle lui sera réservée mais qui manquera de la solidité de l'expérimentation. Même les essais et erreurs seront virtuels ...
Des recherches privées (Apple) comme publiques préparent l'arrivée toujours plus forte de la réalité virtuelle. Par l'omniprésence et la synthèse des différents capteurs, par les possibilités maintenant suffisantes de calcul et de transmission, nous allons pouvoir nous retrouver "ensemble" dans un monde virtuel (Second Life deviendrait First life ...). On mesure la force de cette tendance, alors que les dernières élections nous montrent que cette culture "hors sol" est en crise. On peut se demander en effet si nous ne sommes pas plutôt en train de tourner le dos à la virtualité, à la croissance infinie, au gentlement agreement du politiquement correct et si la réalité n'est pas en train de se rappeler à notre byzantinisme.
C'est que la perfection des études est elle-même un facteur d'erreurs réelles. La distance de la conception est aussi le confort de l'abstraction des difficultés de la réalisation. Le désordre nécessaire doit être réintroduit, et ce n'est pas aussi facile que dans Sim City.

Effets seconds ou pervers

Tous les acteurs savent que les tolérances sont nécessaires et que l'efficacité impose des limites aux généralités.
Pour toute critique, le mouvement quotidien et incessant se présente comme une particularité temporelle qui s'oppose au long terme. Celui-ci a alors plus facilement le visage parfait du monument : celui qui est hors du temps.
Une société harmonieuse suppose un équilibre dynamique bien plus difficile à formaliser qu'une société parfaite.

On oppose facilement l'Allemagne et la France et il est intéressant de comparer le réalisme de ces deux cultures. La culture française a développé un rationalisme, contre lequel les idéalistes allemands se sont levés. Mais chacun de ces pays a sa tradition : système D pour l'un contre discussion pour l'autre. C'est que la démocratie et ses contradictions supposent le mouvement.

Prenons l'exemple des limites urbaines et de leur évolution comme pratique réglementaire : réelle et symbolique. On voit dans le zonage la matérialisation de la séparation sociale. On connaît les malheureux effets de seuil et les stratégies d'évitement, celles des parents qui veulent une bonne école, celle des demandeurs d'emploi qui veulent une bonne adresse. L'invocation de la mixité sociale est apparue pour ce qu'elle est : une excuse d'incompétence, que prétend justifier l'idéologie du multiculturalisme. L'urbanisme s'édifie contre la démocratie. Parfois la loi n'est pas appliquée, quand elle n'est pas un simple paravent censé remplacer la difficulté de l'action.
Quand l'état prend l'engagement (loi sur la transition énergétique) d'obtenir en 2030 des zones "zéro émission", grâce entre autres aux véhicules électriques, c'est qu'il entend déporter dans d'autres "zones" la pollution des centrales de production d'énergie, par exemple.
Ces réglementations hautaines favorisent les pratiques perverses : d'évitement (contredire l'esprit) ou de profit (utiliser l'artefact), avec leurs conséquences permanentes : la visibilité de la limite permise. Tout éducateur sait que le tuteur est à la fois un modèle et un repoussoir : ce que le règlement ne veut pas voir est désirable.
La question de l'amélioration de la règle est une remise en cause et une contradiction temporelle. Ceux qui veulent une révision programmée de la loi lui ôtent sa pérennité. Que la règle soit discutable la rend fragile et la relativise. La Société du spectacle se résout dans le spectacle de l'administration. C'est l'état contre l'activité.
Le progrès est représenté par la règle, mais limité par elle. La civilisation n'est pas réductible à son modèle. La démocratie idéale n'est jamais réalisée parce qu'on la fait idéale. C'est une république de carton.
Quand par exemple un gouvernement décide de taxer fortement les hauts salaires, les grandes entreprises comprennent qu'elles doivent engager leurs cadres dirigeants dans un autre pays. Quand l'état réglemente la conduite des camions le week-end et leur durée de conduite, certains ont l'idée d'installer des navettes de frontière à frontière par de petites camionnettes conduites par des étrangers ...

Le choix marchand comme substitut à la création

Chacun connaît ou croit connaître le fétichisme de la marchandise. La société du spectacle encense le choix comme acte créatif, à la suite des mésaventures de l'art moderne et de son commerce. La liberté devient l'acte de choisir entre Pepsi et Coca. La démocratie elle-même se concentrerait dans le choix d'un leader tous les 5 ans.
Le DJ devient un musicien : c'est le triomphe de l'amateur d'art, avec la bénédiction du Ministère de la Culture (et malgré la condamnation d'André Breton). Le fétichisme et l'abondance dévalorisent l'activité au profit du produit fini. Dépossession et aliénation sont le résultat de cette réification. Chacun veut, même dans un jeu vidéo, construire une civilisation, mais pas maintenir celle qui existe.
Il y a une pureté des artefacts qui s'oppose à la trivialité de la réalité. On retrouve là l'opposition entre les pillards nomades et les agriculteurs investisseurs. Le spectacle va glorifier la beauté du spéculateur et critiquer l'imperfection de la décision.
Dans la lutte entre le désordre vivant contre l'accumulation morte, nous retrouvons l'action du capital. Dans le monde humain, la permanence n'est que le résultat d'une volonté renouvelée ou bien d'un objet sans enjeu. C'est le mouvement qui est naturel, même s'il est difficile à accepter par un esprit planificateur.
La qualité de l'activité n'est pas dans sa réglementation, et celle-ci n'est efficace que tant qu'elle encadre un savoir-faire, un artisanat. Lorsque l'assurance qualité et les procédures des bureaucrates ont vidé le travail de son investissement personnel, ne reste plus que le mauvais produit, comme ces gilets jaunes inadaptés et malpratiques, polluants et malheureux.

Ce que la commande peut choisir

Les perspectives qui s'offrent à la commande paraissent plus vastes qu'autrefois : le réseau des possibles semble élargi, mondialisé et avec des qualités plus diverses. Mais en fait, ces perspectives se sont éloignées de la pratique du décideur, d'abord parce que celui-ci est moins mobile, ensuite parce que la complexité des circuits de décision s'est fortement accrue. Les critères que la commande peut formaliser lui sont fournis par des processus comme l'assurance qualité ou des normes qui lui sont imposés "du dehors", pourrait-on dire. Son travail : disposer des moyens et définir le but, s'est retrouvé déjà prédéfini, avec l'irresponsabilité et l'inefficacité que cela suppose. La commande est alors la simple traduction des forces en présence.
La finance a réduit la gestion à des objectifs quantitatifs. Dans le passage du choix d'une certaine proximité à une simple concurrence sur les prix, une qualité s'est fortement perdue, qui ne se laisse pas retrouver si facilement. On en voit malheureusement le résultat tous les jours. Quand par exemple et malgré un durcissement des normes énergétiques à respecter (ou peut-être justement à cause de cela), les bâtiments ou les voitures d'après 2010 consomment plus que ceux des années 2000 ... (et il y a pléthore d'exemples dans le même sens)

La tentation totalitaire

Dans la démocratie bourgeoise, telle qu'elle s'est constituée du moyen-âge jusqu'à la monarchie britannique, les lois résument la coutume populaire, c'est à dire la pratique usuelle et normale : la loi sanctionne ce qui est extraordinaire ; elle ne dit pas ce que le citoyen doit faire, mais ce qu'il fait. L'honnête homme est naturellement dans la loi : il n'a pas à s'en préoccuper.
Accepter de ne pas vivre dans un monde parfait semble le premier devoir d'un politique.
Depuis la révolution française, la loi est censée être "normative" (dire la norme) : le code civil reprend la réunion des coutumes de France, commencée sous Louis XV. La loi sert à homogénéiser la Nation.
A partir de l'époque moderne (l'époque de page blanche et de l'homme nouveau) l'état s'est chargé de produire des lois pour modeler la Société et l'homme. Celui-ci n'a plus à être honnête, il est informé des modifications de la loi et doit s'y conformer et modifier sa pratique. Toute faiblesse, toute lenteur le met dans l'illégalité, à la merci de toutes les pressions possibles.
L'état lui-même n'arrive plus à respecter la loi. C'est le règne d'une certaine tolérance, celle des amis ; la pente de la corruption et des "camarades". De même qu'un bâtiment doit être construit avec un niveau de puissance qui dépasse celui que les occupants pourront y étaler, le domaine public doit être d'une force plus importante que le domaine privée, et au service de celui-ci.
L'irréalisme réglementaire propose en fait de choisir sa morale dans la surabondance des lois. Le contournement est inhérent à la règle.
Et souvent l'illégalité est acceptée par l'état impuissant, qui n'opprime que l'honnêteté. Pour paraphraser Jules Romain, tout citoyen est un délinquant qui s'ignore. C'est dire si la dictature est proche.
"Lorsque, dans un gouvernement populaire, les lois ont cessé d'être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, l'état est déjà perdu." Montesquieu, De l'esprit des lois

"Voulez-vous prévenir les crimes ? Rendez les lois claires, simples et telles que toute la société qu'elles gouvernent réunisse ses forces pour les défendre, sans qu'on voie une partie de la nation occupée à les saper jusque dans leurs fondements. Que ces lois, protectrices de tous les citoyens, favorisent plutôt chaque individu en particulier que les diverses classes d'hommes qui composent l'Etat. Qu'elles soient enfin l'objet du respect et de la terreur ; qu'on tremble devant elles ; mais seules qu'elles fassent trembler." Césaria Beccaria Traité des délits et des peines p.125