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Comprendre les crises actuelles

Notre civilisation est en crise. Ce n'est pas nouveau. On peut même dire que la crise, le déséquilibre, lui sont consubstantiels.
On ne sait pas s'il faut parler d'une ou de plusieurs crises.
Nous avons eu la crise de l'énergie, puis la crise de société, crise de l'économie, crise du travail, crise financière, crise monétaire, crise écologique, crise des migrants, crise sanitaire ... On a aussi entendu : crise de civilisation, crise des valeurs, crise du modèle occidental. Et crise de la gouvernance, de la représentation, de la politique, de la démocratie et de l'Europe. Pour nous, cette succession de "crises" n'en est qu'une et c'est simplement le nom de notre époque.

"Le Nouvel esprit du Capitalisme (Luc Boltanski et Eve Chiapello) a pour objet les changements normatifs qui accompagnent les transformations récentes du Capitalisme. Quelle meilleure démonstration de la "force de la critique" que de montrer sa capacité à contraindre jusqu'au Capital ? Le Capitalisme doit en effet tenir compte, depuis le XIXème siècle, d'une critique qui lui est adressée sous la double forme d'une critique "artiste" et d'une critique "sociale". Mais, s'il existe une force de la critique, celle du Capitalisme est de savoir prendre appui sur la critique, l'intégrer jusqu'à en faire une ressource pour un engagement accru, et trouver ainsi des nouvelles voies de profit. En ce sens, ce qu'il est convenu d'appeler depuis plus de vingt ans la "crise" ne doit pas être compris comme une crise du Capital, dont tout montre qu'il se porte bien, mais comme une crise de la critique, désarmée face à l'intégration par le Capitalisme de ses propres arguments, notamment dans la période suivant 1968." (Damien de BLIC)

Nous allons reprendre cette chronologie spectaculaire, qui finit par avouer de quoi elle est le détail.

La crise de l'énergie résulte du premier choc pétrolier, c'est à dire d'une lutte entre les pays producteurs et les pays consommateurs, sur le fond du conflit israélo-palestinien. Revanche de pays mal considérés face aux consommateurs, quand ceux-ci sont obligés de réduire leurs capacités pour faire face aux revendications des années 68. L'énergie est alors le nouveau nom du pouvoir.
Il y a eu à la fin des années 60 une critique des pouvoirs et du travail : L'énergie est ce qui a manqué à l'état. Celui-ci a donc naturellement organisé ce manque. "Les problèmes d'énergie étant particulièrement critiques en Europe, une prise de conscience devrait être possible" (André Gauvenet page 17 revue Problèmes Economiques n.1566 du 29 mars 1978")

L'analyse mène alors naturellement vers la crise de la société capitaliste. Les années précédentes voient la fin du rêve de l'état-providence. En premier lieu, il y a une critique de l'état et du pouvoir capitaliste. La reconnaissance de cette crise par les dirigeants est aussi bien leur stratégie pour y faire face : c'est le début d'une reconquête de la gauche.

Après 68, les gens ne veulent plus travailler ; ils n'acceptent plus de construire un monde qui non seulement leur échappe mais se retourne contre eux. Il s'agit alors pour la classe dominante de revaloriser le travail, c'est à dire la pauvreté. Cette crise de l'économie, avec l'inflation et le chômage, va récupérer les gains accordés aux contestataires. Malgré les chocs pétroliers, les 20 ans qui vont suivre vont voir une croissance des consommations d'énergie et des pouvoirs d'achat : tout va y être sacrifié.

La crise du travail, ou de l'emploi, s'éclaire si on se souvient du slogan de 68, redécouvert en 2016 "Ne travaillez jamais". La recherche d'une main d'oeuvre plus docile et moins chère va faire les beaux jours de l'immigration et de la délocalisation.
la loi-travail 2016
La fuite en avant du pouvoir l'a converti à la mondialisation. Le mouvement de fond de cette époque, c'est à dire la victoire du commerce sur l'administration, se traduit par la résistance et la concurrence des états et, d'abord, par la guerre de leurs monnaies. La crise financière est la fin de l'organisation par les Etats Unis d'un Capitalisme partagé. La période qui s'ouvre va voir une opposition des puissances.

La chaine de télévision du Parlement exhume ces temps ci la trajectoire du Club de Rome, qui dans les années 1970, alors que d'autres tentaient de faire la révolution, pronostiquait déjà les limites de la croissance. Tout cela a bien vieilli. Il nous reste deux idées utilisables : les ressources sont finies (eh oui, c'est la fin ... de la croissance) et les crises ne sont que des symptômes d'un bouleversement plus vaste qu'il nous faut décrypter. Voilà un champs d'investigation pas encore défraichis. Le Club prétend que la phénoménologie sociale n'est pas univoque, autrement dit que les choses apparaissent dans l'espace humain sans liaison apparente avec leurs causes. Et de gloser sur celles-ci, dont bien évidemment le mur de la finitude des ressources. Nous nous proposons un autre chemin : partir du symptôme pour rechercher comment il est apparu et d'où peut provenir son ressort. C'est l'idée de "progrès" qui est maintenant douteuse.

La crise est tellement intégrée qu'elle est utilisée par des groupes de pression pour appuyer leur action : Ainsi la "crise du logement" réunis les bonnes âmes de la Fondation Abbé Pierre, les politiques locales et les majors du béton ... Voir l'analyse d'Arnaud Simon

Dernier avatar de cette chute, l'utilisation par les multinationales des slogans "woke" ou déconstruits.
Les désordres sont maintenant silencieux, ainsi la question écologique, qui réclamerait une stratégie sur le long terme, hors d'atteinte. L'humanité se trouve face à des questions globales ; aura-t-elle la capacité d'y répondre et de dépasser les égoïsmes ? Les menaces sont nombreuses et figent les populations dans le pessimisme. Dans ces périodes sombres, certains rêvent de gouvernements autoritaires qui cacheraient leurs maladresses. Quand les gens vont mal, ils n'ont pas les meilleurs idées.
Et si la guerre sort de ce silence, ce n'est pas pour améliorer les choses ... l'effondrement serait la fin de ces crises, que l'on viendrait alors à regretter.

La notion de crise, comme celle d'urgence, est d'abord une façon de placer quelque chose en priorité. Le problème, c'est que cette priorisation use l'autorité, qui n'a pas d'autre issue que d'augmenter encore le négatif.

C'est la question de la vitalité ou du déclin de notre civilisation face à ses parasites. Avons nous une âme ou quelque chose à défendre ? C'est la question que nous posent les Ukrainiens.



François-Bernard Huyghe : "La crise, d’après son étymologie est le fait de séparer, la décision, le jugement ; c’est aussi la phase décisive d’une maladie, où elle peut s’orienter vers la guérison ou vers l’aggravation. Il y a crise là où tout est possible. N’oublions pas non plus qu’un des sens de Krisis en grec est : interprétation d’un songe ou d’un signe. L’aspect le plus visible de la crise est l’anomalie voire l’anomie soudain révélées : elle n’apparaît telle que par contraste avec un fonctionnement présupposé «ordinaire». Marcel Mauss disait «la crise est un état dans lequel les choses irrégulières sont la règle et les choses régulières impossibles.». Une crise est donc crise pour un système, pour un ensemble coordonné qui obéissait à des normes ou suivait des routines, qui escomptait sur des régularités, mais qui semble soudain ne plus obéir au même code, ne plus obtenir les mêmes résultats avec les mêmes processus et moyens, ne plus être assuré du futur. Même dans un cas aussi trivial qu’une crise de foie, cette structure existe : cela s’appelle un organisme. Tout aléa, tout danger ou tout désordre ne suffit pas à constituer une crise ; elle ne commence que quand l’ensemble est affecté ou se sent remis en cause par un basculement des règles. De même, si beaucoup de crises résultent d’un risque qui survient (risque = une probabilité + un dommage), le risque est une notion extérieure, objective, tandis que la crise est forcément subjective, comme ressentie par un être ou un ensemble intelligent. La crise se reconnaît d’abord à ce qu’elle change notre façon d’éprouver la crise. Elle suppose la rencontre entre, d’une part, une circonstance, un moment, tel un événement bien précis qui fait déclencheur et, d’autre part, une structure qui s’en trouve globalement perturbée. Mais le deux renvoient à une troisième composante : une interprétation, un capteur (p.e. dans l’organisme), un cerveau qui analyse, un centre de décision (comme, par exemple, une «cellule de crise»). Dans le cas d’une organisation, et particulièrement une entreprise, il est impossible de séparer la notion de crise de celle d’information, et ce dans tous les sens de ce mot (donnés, nouvelles, savoirs, programmes...). -Une crise mobilise des traces inscrites et conservées : on cherche immédiatement à comprendre comment cela a pu se produire, où est la faute ou est le dysfonctionnement à corriger. On interroge le passé pour trouver une solution ou déterminer une responsabilité. Et si l’entreprise s’aperçoit qu’elle ne peut garantir la traçabilité, ou qu’elle n’a plus accès à son propre patrimoine informationnel, bref qu’elle ne dispose pas des données nécessaires, la crise s'alourdit. - Une crise se propage, s’aggrave ou se résout par la circulation de messages, qu’il s’agisse d’alerte, de panique, d’ordres ou de contre-ordres, de discours rassurants, de communiqués, d’interpellations. Leur portée, leur vitesse, leur adaptation ou leur capacité d’émerger du bruit ambiant sont des facteurs décisifs dans un sens ou dans l’autre. Corollairement, se pose la question de la détection de la crise (donc des «signaux faibles», donc de la vigilance pour détecter en situation de surinformation quels messages sont vraiment significatifs et valent alerte) - Une crise est toujours crise de savoir : ce que l’on sait (ou ce que l’on aurait dû savoir), la façon dont on interprète des données éparses et parfois contradictoires en termes de danger et opportunité, la manière de donner forme à ses connaissances forcément parcellaires de la situation pour se projeter vers l’avenir. - Une crise implique des informations sous forme de programmes ou d’instructions, bien ou mal exécutées qui en déterminent la genèse et la solution. La nature des techniques de l’information impliquées dans une crise est donc fondamentale. Elles interfèrent à tous les stades • Mobilisation des mémoires (archives, traces, reconstitution du passé) • Propagation des alertes • Contamination des paniques • Multiplication des instructions • Prolifération des interprétations • Anticipation des scénarios (évaluation des conséquences et des développements). • Et, bien sûr, réaction à la crise (comme elles auraient dû jouer au stade de son décèlement précoce) Dans tous les cas, interviennent des instruments et des vecteurs destinés à garder, traiter et diffuser de l’information. Ce sont d’abord des techniques matérielles, des outils (des ordinateurs, des téléphones, des journaux, des blogs...). Il importe d’en comprendre la logique : une crise à l’heure du communiqué de presse et du tract syndical ne se développe pas comme sur un Wiki ou un forum : Mais ce sont aussi des techniques intellectuelles, des façons de faire efficaces. Certaines disciplines sont ainsi mobilisées : • La rhétorique ou art d’agir sur les gens pour les persuader par des discours efficaces, des images, des symboles. Tout dépendra souvent de l’autorité d’un mot, de l’influence d’une déclaration. • La logistique ou art d’agir sur les moyens pour en disposer au moment juste n’est pas moins importante. Qu’il s’agisse de la logistique des objets (combien de crises éclatent ou s’aggravent parce que l’outil ou le matériel qu’il fallait n’était pas là quand il fallait ?), ou de la logistique des signes, la façon de disposer ou de rendre accessibles les informations nécessaires et efficaces. • Nous serions tentés d’y ajouter une troisième discipline (elle aussi riche en connotations qui évoquent lutte ou guerre) : la balistique ou art de calculer les trajets. Les mots et les images eux aussi ont besoin d’une balistique pour parvenir où il faut et y gagner tout leur efficace. L’impact des technologies de l’information sur les crises contemporaines n’a échappé à personne. Il est le plus souvent pensé en termes de «plus» : il y a plus de moyens d’expression, plus de médias, accessibles à davantage de gens (citoyens, consommateurs, salariés, investisseurs, experts, ONG, autorités et autres parties prenantes). Ils sont plus rapides, plus commodes, plus accessibles de partout ; il y a plus de sensibilité, de réactivité, de vigilance avec plus de moyens de savoir, d’alerter, de publier, de dénoncer. Le tout plus vite et plus souvent. Il faudrait donc réagir plus rapidement, être plus transparents, plus vigilants (pour détecter les signaux précoces de la crise), etc. Tout cela comporte une grande part de vérité. Mais l’emballement ou la prolifération des crises ne sont pas seulement le résultat mécanique de plus de visibilité combinée avec plus d’expression. Le changement provoqué par les nouvelles technologies n’est pas seulement quantitatif, il est structurel. Ce n’est pas seulement la même chose à un autre rythme ou à une autre échelle. Les crises ne sont pas seulement sous la loupe grossissante de médias, leur nature dépend d’un nouveau mode de circulation et de transmission et reflète la rencontre de nouvelles fragilités et d’une nouvelle complexité." (http://www.huyghe.fr)