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La contre-révolution de 1968

Nous avons célébré les cinquante ans de la révolution du joli mois de mai. Mais même si Nicolas Sarkozy voulait défaire ce qu’elle a apporté, il ne faudrait pas croire qu’elle fut victorieuse. A part pour quelques gauchistes qui, ambitieux un peu trop pressé, se sont médiocrement recasé en capitalisant sur leur expérience de "révolutionnaire" ; ce fut un échec, et qui faillit se terminer dans le sang. Si le pouvoir de l’époque a vacillé et s’est débarrassé d’un archaïque De Gaulle, il est resté toujours plus efficace pour remettre au travail une génération qui avait goûté l’espoir d’un saut qualitatif.
L'histoire des journées du début de l'année en France est bien documentée. Je veux ici simplement rappeler l'hostilité permanente de ce mouvement contre les staliniens, les gauchistes et en général les politiciens qui ont cherché, sans résultat, à en prendre le pouvoir. Ce mouvement sera désarmé par les manoeuvres habiles de Pompidou et de la CGT.
Les outils de cette mise au pas, nous pouvons bien maintenant les décrire : la précarité, le chômage, le terrorisme ... qui nous paraissent quotidiens et qui étaient inconnus alors ; ils ont été permis par la récupération des parties spectaculaires et superficielles du mouvement, une nouvelle démagogie, le recours à une main d'oeuvre immigrée, la crise de l'énergie, l'organisation de quelques traîtrises, une valorisation de la subjectivité.

L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Milan Kundera (1) a raison de distinguer le mouvement à l'est de celui de l'ouest, et la reprise en main y a été différente. La révolte américaine, française ou allemande était plus négative que celle de Prague, même si toutes deux visaient à la dissolution du politique.
Le socialisme à visage humain était l'essai d'humanisation d'un système bloqué. A l'ouest, ce blocage était plus fluide et son dépassement paraissait possible. Autant les pays d'Europe centrale voulaient transmettre leur culture, autant ceux de la Communauté européenne voulaient rompre cette transmission et s'émanciper de la norme.
L'anthropocène était promise à l'Occident par les années 60. La création d'un monde artificiel paraissait accessible aussi bien pour et par l'individu que pour et par son genre. La reprise en main a été opéré par l'ancienne superstructure, par le monopole de la gestion du générique et l'abandon de la libération à l'individu. Cette libération n'a évidemment réalisé que la licence, un individualisme vite devenu désenchanté. L'anthropocène s'est résumé à la domination de classe.

Parce que le peuple avait fait la preuve d'une grande intelligence pratique, et parce qu'il avait montré qu'il ne travaillerait plus à si bon prix, il a été décidé de le flatter pour l'abrutir. Il ne faut pas chercher de "deus ex machina", de complot international des puissants. Un intérêt objectif a réuni les décideurs du monde entier qui, instruit par la période, douloureuse pour eux, qu'ils venaient de vivre, ont mis en forme cet intérêt lui-même. Les particularités qui les séparaient ont été provisoirement mises de côté et un mouvement d'ensemble s'est produit.

Il faut d'abord rendre justice au mouvement, qui de Berkeley à Prague, a surpris le monde : les dirigeants ont vraiment été pris de court.
Le mouvement simultané a eu des visages différents, mais une véritable unité, qui n'a pas échappé aux participants.

Les états modernes ont compris, entre autres à la suite de cette critique, que le pouvoir ne tient pas que par la force, mais aussi par l'influence. La prise en compte des média sera plus sérieuse. Les réformistes du début des années 60, les structuralistes principalement, auront le champ libre pour réaliser leurs "mises à jour".
Marcuse, particulièrement, fournira avec "L'homme unidimensionnel", un exutoire critique de la société de consommation permettant le spectacle de l'insatisfaction. Une utopie s'appuyant sur les particularités aura un succès durable pour rétablir l'université. Le désir sera le maître, et d'abord le désir de consommer ...

Les années 70 seront donc les années de l'installation d'une contre-révolution politique, le retour de la nécessité face à l'échec de l'idéologie de l'état-providence. Elle s'habilleront avec l'apparence d'une victoire de "la gauche", c'est à dire le refus de toute transcendance. Ce bouleversement va servir à actualiser le Capitalisme, à le rendre séduisant.
La victoire de la consommation trouvera son pendant dans la gestion de la diversité. Le mouvement révolutionnaire sera noyé par les "gauchistes", qui le ramènera à la marge et à qui incombera une chasse aux sorcières qui, comme dans la Chine de Mao, permettra de nettoyer le pouvoir de ses aspects trop visibles.

Ces années seront ainsi les laboratoires d'un nouveau libéralisme : le libéralisme d'état. C'est d'abord toute référence au collectif qui sera monopolisée et, avec les gauchistes, dévaluée.
Cette crise permettra à la partie "moderniste" de la classe dominante de se libérer de ses anciennes responsabilités. Elle utilisera stratégiquement l'évitement des conflits. Elle abandonnera l'exigence d'autorité qui avait fondé l'ancienne domination pour généraliser les rapports de consommation. Sans encore assumer la pusillanimité qui la caractérisera par la suite, elle fera le deuil de la gloire de commander qu'avait entretenue l'aristocratie et que la bourgeoisie avait endossé sans enthousiasme.
La nécessité générique voisinera donc avec une licence individuelle, utilisée pour faire tomber les anciennes structures. On sera "contre le système", gauchiste, baba, punk et les renversements de la mode seront mis en avant : tantôt Unisexe, tantôt retour à la dissymétrie : Post-modernisme et mythe du l'individu auto-construit.
Une certaine gauche jouera ce jeu des nouveaux costumes de l'état : les parents sont devenus des copains, tout doit se discuter dans la vie privée et la jeunesse est proclamée permanente.
Le laminage de l'idée de l'homme responsable, idée qui venait de la Grèce antique, sera achevé par la promotion des structuralistes : le sujet, la raison, le sens sont sacrifiés à la forme. Le révolté s'élèvera contre la morale, libérant jusqu'à la pédophilie.
Sur la défensive, l'état abandonnera le front de la transmission et de la distinction. Au contraire, la confusion et le néo-libéralisme lui fourniront une façade solide : "Tout le monde est beau, tout le monde il est gentil ..."

La libéralisation des moeurs s'accomplira dans un retrait du monde du travail. En 1973, on arrêtera la construction des grands ensembles.
Le refus du travail, qui aura été une des bases du soulèvement, sera étouffé par sa raréfaction. Toute une jeunesse sera considérée inemployable et remplacée par une main d'oeuvre immigrée. Le mécanisme du chômage sera utilisé pour désactiver les esprits critiques, en amenant ceux-ci à vivoter. L'état utilisera le "sociétal" contre le social.

C'est le début de la crise : crise de l'autorité et crise de l'énergie. Avec la première mise en cause de la croissance, c'est le rejet dans la violence d'une partie de la jeunesse, et son exclusion.
Ce seront aussi les révolutions démocratiques portugaises et espagnoles. Ce seront les militantismes du secours rouge, des trotskistes, maoïstes, guevaristes, situs, spontanéistes, puis, devant leur inefficacité, le terrorisme d'action directe, de Baader et de Brigades rouges, les incontrôlés, les autonomes, c'est à dire une modernisation de la police.

La libération individuelle, sexuelle entre autres, sera la soupape de sécurité de la domination de classe ; la libéralisation de la contraception, puis de l'avortement, une concession nécessaire au maintien de l'état.
L'américanisation des moeurs accompagnera la critique des U.S.A., critique d'abord interne, qui pour un moment s'attaquera même au culte de la croissance : le rapport du "Club de Rome" favorisera un mouvement pour la lenteur et la modestie ("Small il beautifull").
On a fait une héroïne de Simone Veil (et non Simone Weil), en mettant en parallèle sa survie d'Auschwitz et sa loi sur l'interruption volontaire de grossesse. Pourtant, cette réforme, voulue par Giscard d'Estaing et votée par une assemblée masculine, vient 10 ans après la loi Neuwirt sur la contraception, objectivement plus moderne, puisqu'elle libère la conception, tandis que la loi Veil veut préserver la santé et ne devient que par la suite un levier du choix individuel.

L'individualisation, résultat du modèle américain victorieux, a fragmenté la société. Les revendications catégorielles ne se rejoignent plus.
Le retour du Rock'n'roll se comprend comme celui des bandes, en contradiction avec l'universalisme du Pop. En fin de décennie, le disco viendra éteindre le parfum de révolte dans la musique.

Entre un "vécu" immédiat et un désir à satisfaire, la disparition du rationnel et du devoir vont porter des fruits par la suite. La mise en cause de l'autorité va demander un nouveau paradigme de gouvernement : ce sera le marketing, avec la mise en spectacle des tendances par le pouvoir. Celui-ci va sacrifier tout son ancien support : la société traditionnelle, avec son état et sa culture. La génération du baby-boom sera la dernière à profiter d'une héritage, d'un rapport à la durée.
La subjectivité radicale, de moyen de lutte se retrouve la fin d'une institutionnalisation de la licence. L'époque sera "trop" : le confort sera dépassé par la vanité, la connaissance par la distraction, la propriété par la possession, le besoin par l'envie ...
C'est le prix que l'état payera pour éliminer la quête de la praxis et la lutte contre l'aliénation.

A contrario des idées révolutionnaires de la rue et des situationnistes, la culture d'état d'après 1968 a été furieusement progressiste, de gauche et velléitaire. Alibi ou nouvelle orientation du Capitalisme, elle a utilisé cette table rase pour bâtir un édifice plus solide. Pour cela, elle n'a eu qu'à ressortir les vieilles illusions des gouvernements de gauche, à commencer par le communisme, dont on connaît la contribution, en France, à l'écrasement du mouvement.





(1) "Mai 68, c'était une révolte des jeunes. L'initiative du Printemps de Prague était entre les mains d'adultes fondant leur action sur leur expérience et leur déception historique. Le Mai parisien fut une explosion de lyrisme révolutionnaire. Le Printemps de Prague, c'était l'explosion d'un scepticisme post-révolutionnaire. (...) Le Mai parisien mettait en cause ce qu'on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c'était une défense passionnée de la tradition culturelle européenne, dans le sens le plus large et le plus tolérant du terme, défense autant du christianisme que de l'art moderne, tous deux pareillement niés par le pouvoir." (1972)