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La focalisation

Nous avons de commun avec les rapaces de focaliser notre regard (sur notre proie). Cette propriété va nous faire désirer un petit coin de paradis au milieu d'une vaste décharge, désir amplifié par la publicité. Elle nous fait admirer les tyrans et justifier l'esclavage. Elle nous fait inventer un Dieu et nous couvrir de honte.

C'est elle qui nous fait considérer que notre tête nous gouverne : que l'on peut séparer le corps et l'esprit, et mettre celui-ci en premier. Au moyen-âge, ce centre a été le coeur, mais notre époque matérialiste s'est retrouvée dans le cerveau.

La magie, comme la propagande, exploite cette caractéristique, et nous avons du mal à comprendre une union : un ensemble, un genre, une totalité, une interdépendance, une écologie, une société ...
Nous les remplaçons la plupart du temps par des catégories, c'est à dire des abstractions intellectuelles. (le raisonnement holistique, global mais lent et difficile, s'oppose à la résolution des problèmes par analogie rapide : l'heuristique) La première catégorisation est le dénombrement, et notre société économique est issue de cette quantification.

La téléologie, ou science du but, repose sur l'abstraction des moyens. Ce sont pourtant ceux-ci que nous retrouvons en résultat, renforcés et ayant impulsé leurs caractéristiques.

La focalisation se retrouve aussi dans une certaine organisation sociale, dans cette tendance à la centralisation, dans ce besoin de chefs. La focalisation suppose une hiérarchisation de l'attention, et la relégation dans un "second plan" de ce qui n'est pas spectaculaire. C'est que la perception est le rapport immédiat au monde.
Lorsque cette perception se reflète dans une représentation commune, elle devient conscience. La conscience utilise l'éloignement pour réunir certains éléments, tandis que d'autres demeurent séparés. Le champs de l'ensemble des perceptions est alors polarisé. Le monde physique comme mental comporte ainsi des pôles, lieux de préhension, de contact et d'échanges. La répartition en classes sociales, le regroupement en tribu sur les réseaux sociaux sont des exemples de ces polarisations, qui regroupent les semblables et les séparent des autres.

L'être humain est un animal grégaire, qui se focalise sur une orientation. Sa société tend "naturellement" à être hiérarchisée.
Cette hiérarchie se fait bien sûr d'abord avec la force. C'est la trop fameuse "loi de la nature".

La force reste l'élément essentiel de la domination, sensible à travers la voix et l'attitude, quand ce n'est pas directement ou par des arguments. Pourtant, dès la préhistoire, les armes de jet ont assuré la victoire du plus expérimenté sur le plus fort. On en a encore une trace dans la légende du combat entre David et Goliath. La force est remplacée par l'estime qu'on s'en fait : il faut convaincre.
La concentration de la force s'est transformé en force de la concentration.

La dévalorisation de la force face à la ruse, qui commence par l'artillerie et qui se parfait avec l'informatique n'a pas fini de permettre de nouvelles conditions sociales. C'est le sens du refrain actuel de la "transition" (numérique, écologique ...).
Dans la résolution des conflits, plusieurs caractères se manifestent ainsi : le guerrier ne craint pas de prendre de coups et d'en donner, le faible refuse le conflit et accepte d'être dominé, le malin prépare des pièges, le fuyard est opportuniste, le patient organise sa distance ...
La focalisation semble nécessaire à la volonté.

La Boétie est célèbre pour son discours sur la servitude volontaire, quelques siècles avant que Wilhem Reich analyse cette propension à vouloir être dirigé : un esclavage volontaire. Malheureusement, pas mal de gens se classent d'eux-mêmes dans la catégorie des victimes : il suffit de regarder comment ils se rangent en catégories.
On voit par exemple quel intérêt ils prêtent à l'argent.

La France, entre autres singularités, est le pays dans lequel cette centralisation s'est effectuée avec un lien physique avec le peuple, lien moins apparent dans l'empire chinois. Depuis Bouvine, la France est une idée qui habite le coeur des français. Après le Portugal, c'est une des plus ancienne nation. Ce lien national s'est perverti dans le nationalisme, dans le "roman national", version là aussi focalisée du récit national. Il y a dans la nation, comme dans toute communauté, une trahison du lien commun : une sorte de masochisme.

Malgré l'image d'uniformisation qu'on peut en avoir, la mondialisation du XXème siècle a cristallisé la planète autour des métropoles, et créé sans cesse des territoires abandonnés, "en voie de développement" ou simplement en voie d'oubli.

Les chercheurs Duncan Godden et Allen Baddeley ont fait des expériences avec des plongeurs en eau profonde. Ils ont découvert que si les plongeurs mémorisent quelque chose quand ils sont sur la plage, ils tendent à l'oublier une fois sous l'eau et ne peuvent s'en souvenir complètement qu'une fois remis à terre. Et le même phénomène se produit à l'inverse : si les plongeurs mémorisent une liste de mots sous l'eau, ils ont du mal à se la rappeler sur terre, mais la retrouve dès qu'ils retrouvent sous l'eau.
L'attention est toute dans l'instant : quelqu'un qui passe une porte change d'avis.

La vision est devenue le sens prépondérant. C'est aussi le plus aliéné. Son règne coïncide avec le dualisme, qui a tendance à séparer le voir et le faire.
La centralisation, mais aussi le capitalisme, sont les enfants de cette disposition de prédateur.

Des civilisations se sont établies sur la prédations : la ruée vers l'ouest américain, les bandeirantes brésiliens. Le capitalisme est la victoire des pillards.

Le besoin d'un chef est peut-être un résultat de cette focalisation. (Ein Kampf, Ein Sieg, Ein Führer ...)

La critique de cette caractéristique ne doit pas nous faire mésetimer ce qu'elle nous apporte. La hiérarchisation est un outil puissant de compréhension du monde. Une posture sans focalisation serait beaucoup plus passive et soumise. C'est celle des pigeons, ou de la plupart des poissons, par exemple.