Souple, en évolution, mais une

Le Monde est unique : il n'y a pas d'au-delà, d'arrière monde, de matrice cachée, de double réalité, d'olympe, de paradis ou d'enfer ... Nous ne sommes pas le rêve d'une divinité qui se réveillerait un jour et si vous comptez sur une vie après la mort, essayez déjà d'en avoir une avant ... Tout n'est pas pareil, tout ne se vaut pas : ce n'est pas un ami que l'ami de tout le monde. Discerner ses amis et ses ennemis, nommer les choses, distinguer les détails et créer des harmonies, qualifier les situations et agir dessus, appuyer et combattre des forces, voilà notre vie. Il faut de la santé pour faire ces distinctions dans un monde encore plus multiple, varié et changeant que toutes les idées qu'on peut s'en faire. Nous voyons tous les jours des gens, certainement parce qu'ils sont faibles, malades, vieux, bêtes ou avec d'autres excuses, se résoudre à exclure, refouler, interdire, ostraciser, discriminer. Leurs excuses les regardent, mais nous, nous devons simplement nous défier d'eux. Ils peuvent dire parfois des choses intelligentes, comme on peut croire Marine Le Pen lorsqu'elle dit qu'il pleut, mais pas tellement plus loin ...

Est-ce vraiment en face que se trouve la secte des pleureuses du politiquement correct qui font la chasse au "parler mal", ceux qui se retiennent de respirer et se pensent créateurs ... On retrouve là les serviteurs de l'état, qui ne sait qu'interdire et masquer sa violence. Une lecture incomplète de Pierre Bourdieu ou de Michel Foucault est sensé justifier un relativisme culturel qui n'est qu'une auto-castration. Le nihilisme européen trouve dans le refus du mot sa régression.
Ainsi, les réécritures des oeuvres passées pour les rendre compatibles avec la morale actuelle sont comparables aux retouches permanentes des photographies officielles du stalinisme : il fallait faire disparaître ceux qui avaient été éliminés. C'est penser que montrer quelque chose revient à en faire l'apologie. Les films violents seraient la cause de la criminalité ... C'est refuser de pleurer à la mort de Carmen, ou à la trahison d'Othello. "Tout le monde est beau, tout le monde il est gentil" (Jean Yanne)

Notre culture fait face à un défi : celui du langage d'un monde fragmenté, et y répond par la démagogie de la multiculturalité : voir l'analyse de Jean-Pierre Le Goff dans la revue Le Débat
Cette fragmentation et son invisibilité sont devenus la principale difficulté de la question sociale. Une grande partie de la société a disparu dans une obscure périphérie. On y relève autant la précarisation que les désaffections des centre-villes de province. Cette vacance coïncide avec la disparition du travail local, et on retrouve dans les banlieues, pas forcément pauvres, cet abandon de l'activité et de l'état.
La culture a son spectacle, volontiers déconstructiviste et moralisateur. Un monde urbain et mobile passe : il refuse le passé et l'objectivité de la connaissance : tout doit être contingent et subjectif. C'est ainsi qu'une partie de la population se distingue.
La culture n'est pas ce spectacle ; elle n'est pas une simple juxtaposition, mais la lente, difficile et constante construction d'un lien, la transmission d'un système d'explication du monde. Explication qui non seulement accepte mais écoute sa critique.
La culture s'oppose au culturel.

S'il n'y a pas de guerre de civilisation, c'est parce que la civilisation s'oppose à la guerre. Les cultures, comme les civilisations, se concurrencent de façon permanente. C'est même la source de leur richesse : leur vie, c'est d'aller vers l'autre. Ces fécondations mutuelles non seulement se moquent d'éventuels antagonismes politiques, mais s'y alimentent même. Ainsi des rivalités européennes entre l'Italie, la France, l'Allemagne ou l'Angleterre. Les régimes autoritaires montrent là comme ailleurs leur bêtise en supposant que l'état peut influer sur cette concurrence, par la natalité, l'école, voire le génocide. C'est oublier que l'influence est justement du côté opposé à l'état. On méconnaît ainsi la part d'admiration dans le processus de colonisation.
La colonisation n'est pas un phénomène simple qui pourrait par exemple se réduire à la traite des noirs. Il existe une colonisation dès que deux peuples sont dans un contact non belliqueux. Si les chinois ont en 1973 préféré la colonisation américaine à la russe qu'ils avaient refusé en 1956, c'est le résultat des désastreuses périodes d'expérimentations maoistes.

La guerre est justement ce qui s'oppose à la culture et à la civilisation. Il n'y a pas de civilisation de la guerre. Il n'y a pas eu de civilisation nazi ou soviétique, alors qu'il y a une culture et une civilisation allemande ou russe. On voit bien qu'il ne s'agit pas de la même temporalité ...

"La notion de civilisation se rapporte à des données variées : au degré de l'évolution technique, aux règles du savoir-vivre, au développement de la connaissance scientifique, aux idées et usages religieux. Elle peut s'appliquer à l'habitat et à la cohabitation de l'homme et de la femme, aux méthodes de répression judiciaire, à la préparation de la nourriture, et - à y regarder de près - à tout ce qui peut s'accomplir d'une manière "civilisée" ou "non-civilisée". La notion de culture par contre souligne les différences nationales, les particularités des groupes (...) ; elle reflète la conscience d'une nation obligée de se demander continuellement en quoi consiste son caractère spécifique, de chercher et de consolider sans cesse ses frontières politiques et spirituelles" (Norbert Elias, La formation de l'antithèse culture et civilisation en Allemagne, 1969)

Il existe en France un socle civilisé, même s'il est actuellement attaqué. Il ne faut pas le confondre avec une identité française, toujours à construire. Cette base culturelle est un continuum. Continu dans l'espace, continu dans le temps et continu socialement. Il forme la richesse du pays. C'est lui que les américains du XXè siècle ont tellement admiré. C'est lui qui permet l'exportation de notre mode de vie. C'est lui, par exemple, qui sous-tend notre commerce du luxe et même nos recherches intellectuelles. Continu socialement, il est la possibilité pour chacun de passer dans tous les milieux, de partager la même langue, la même formation de base, de se soumettre à la même solidarité sociale. Continu temporellement, c'est le lien dans l'architecture, le droit ou le langage entre Rome, le moyen-âge, la royauté, la république et l'Europe. Continu spatialement, c'est la présence dans tout le territoire d'une pratique cumulée des siècles passés, c'est la répartition des élites, c'est l'entretien d'un espace public et de circulation ouvert.
Ce socle est attaqué : par le Capitalisme d'abord, qui le vend morceau par morceau : qui le réalise dans la dette ... par un état faible qui abandonne la société à ses contradictions, et qui prétend par mégalomanie le réinventer ... par l'Amérique, qui ne le comprend pas et qui le dévalorise. On peut noter que ce socle n'est pas attaqué par l'immigration, mais par les tentatives communautaires ou identitaires, y compris celles de certains immigrés.
La culture a son temps long, comme on dit, pendant lequel elle se décompose : ainsi la Grèce dans l'empire romain, la romanité dans le haut moyen-âge, l'aristocratie dans la république et la bourgeoisie sous les bureaucrates. L'opprobre et la nostalgie se combattent régulièrement pour accompagner ce lent crépuscule, qui n'est pas toujours annonciateur d'aurore.

Une culture vivante se nourrit de l'extériorité. Elle vit avec l'altérité. Ce n'est pas une doxa. elle est reconstruction permanente du même avec l'autre. Comme une polyculture bio-diversifiée, elle reste vivante, elle peut se reproduire et a son système immunitaire. De nombreux conflits, styles et tendances s'opposent en son sein et en forment le cours. Il ne faut pas confondre ces conflits avec sa négation. La contre-culture par exemple n'est pas inculture.

Multiculturel ne veut pas dire ouvert. Les volontés de totalités homogènes, outre leur monstruosité, ne peuvent simplement survivre que par un effort permanent de maintien. Ainsi, le multiculturalisme est l'alibi de la fixité de communautés rivales auxquelles les populations sont assignées. (1)

La plupart des services culturels gérés par les collectivités locales font la montre du mépris avec lequel on traite les pauvres. La culture d'état est à la culture ce que la musique militaire est à la musique ... L'arrogance des élus locaux et de plusieurs de leurs salariés est consternante ; ils ne connaissent ni l'histoire, ni les enjeux, ni les ambitions de ce qui les a précédé, et ils s'en vantent.
Au niveau national, ce n'est pas toujours mieux, comme on le voit avec les déclarations d'Emmanuel Macron ("les peuples de France") dont le multiculturalisme avoue ne pas connaître la culture de son pays ("il n'y a pas de culture française").

Il semble que la force de séparation sociale portée par le spectacle enkyste les particularités culturelles. La méditerranée a ainsi vu plusieurs territoires assiégés dans lesquels le maintien de la culture d'origine est un impératif que les populations ne peuvent dépasser.
Ce communautarisme est comme un monde fermé, déséquilibré et malade.
On voit s'étaler la bêtise de ceux qui prennent la culture pour une croyance et finissent par mettre la religion dans la culture.



(1)
"La diversité culturelle a remplacée l'exception culturelle, selon la rhétorique européenne, d'inspiration française. Mais les deux termes recouvrent en pratique le même comportement : à savoir le protectionnisme culturel ou la volonté de l'établir. L'idée qu'une culture préserve son originalité en se barricadant contre les influences étrangères est une vieille illusion qui a toujours donné un résultat contraire à celui qui était recherché. On ne peut pas être différent tout seul. C'est la libre circulation des œuvres et des talents qui permet à chaque culture de se perpétuer tout en se renouvelant. L'isolement n'engendre que la stérilité. La démonstration remonte au vieux parallélisme entre Sparte et Athènes. C'est Athènes, cité ouverte, qui fut le prolifique lieu de création dans les lettres et les arts, dans la philosophie et les mathématiques, la science politique et l'histoire. Sparte, défendant jalousement son "exception", réalisa ce tour de force d'être l'unique cité grecque qui ne produisit aucun poète, aucun orateur, aucun penseur, aucun architecte. Elle obtint bien sa diversité, mais ce fut celle du néant."
L'obsession anti-américaine, Jean-François Revel, Plon 2002, p.185