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La communauté du genre humain contre le séparatisme

Le genre humain ne se sépare pas, il joue de la diversité.
"Le tout est plus que la somme de ses parties" Aristote

L’existence d’un individu séparé, une monade, est douteuse. La physique quantique dénie toute réalité intrinsèque aux choses en dehors de toute interaction. Que tout soit lié est une expérience partagée. Aucun élément ne peut valablement être totalement isolé. Les "sciences de la nature" ont mis en évidence, successivement et indépendamment, les liaisons intérieur-extérieur, les échelles de structure, leurs intégrations et dérivées.

De cette totalité, nous avons un point de vue individuel et original. Sans doute ceci correspond-il à une nécessité, mais ce n'est pas généralisable. Tout n'est pas sujet. Le sujet apparaît avec l'objet.

L'individu n'existe simplement pas sans son espèce, qui elle-même dépend de son environnement. La personne n'est pas l'individu, le genre n'est pas la masse.
La modernité a fait apparaître le moi d’une nouvelle façon, et l’éternelle vanité humaine s’en est emparée.

La principale acception de la notion de genre est celle qui renvoie à l'individu. Dans notre libéralisme, l'existence de la personne n'est plus mise en doute, c'est celle du genre humain qui semble difficile à accepter pour certains. Pour Marcel Gauchet, l’individu "hypermoderne" aurait pour particularité d’être le premier individu pouvant se permettre, en raison de l’évolution sociale, d’ignorer qu’il vit en société. L'empathie, ça s'apprend.
On voit tous les jours l'emprise de l'égoïsme sur la solidarité. On sait que l'ontogenèse (le développement de l'individu) reprend la phylogenèse (celui de l'espèce). Le rapport de l'individu à son genre est une vraie question, plus importante que celle de la division sexuée, mais qui lui est liée.
Le genre est une échelle plus vaste que le sexe, comme il n'est qu'une forme du vivant.
L'individualisme contemporain commence peut-être avec Descartes. L'invention du moi, centre du monde, va trouver avec Thoreau, puis Tolstoï et Gandhi, ses lettres de noblesse. L'individu est fondé à s'opposer à la communauté, en se basant sur son sens moral. Le mauvais côté de l'individualisme est moins glorieux. Il est visible tous les jours, dans un narcissisme égoïste. Ceci vaut pour les hommes comme pour les femmes, et encore plus dans leur rapport.

Il est dans l'air du temps de dénoncer le sexisme en même temps que les majorités s'attachent aux plus grands machos : Poutine ou Trump par exemple.

A la fin du néolithique, qui semble avoir été une période de matriarcats, les grands empires installent en orient la domination masculine. Le prêtre-roi, vainqueur des bêtes sauvages et autres dragons, va créer autour de sa citadelle une armée : l'invention de la guerre coïncide avec celle de l'esclavage, et d'abord celui des femmes.
La distinction entre la paix et la guerre est fondatrice, et remise en cause actuellement. Si la guerre est si masculine, c'est parce que c'est la résolution par la force, comme la testostérone sait si bien l'influencer. La spécialisation guerrière des hommes a eu pour effet de créer un espace de paix, dans lequel il n'est ni nécessaire, ni possible d'être tout le temps armé et sur ses gardes. La paix est l'art du compromis. On vit en paix, on tombe dans la guerre.

Pendant ce temps, l'empire celte (entre autres) va garder le culte de la fécondité, personnifié par les déesses mères. Sans rester un matriarcat, il inaugure une répartition des rôles qui s'est maintenu jusqu'ici dans notre culture, malgré les invasions romaines et arabes, malgré le code Napoléon et malgré (jusqu'à présent) les tentatives confusionnistes unisexe (remarquons qu'on demande aux femmes d'assurer le rôle masculin, en plus du leur ...). Dans notre culture, les femmes sont admirables et les hommes font des gestes admirables, chacun par rapport à l'autre. On dit aussi : les hommes donnent, les femmes reçoivent. La femme est, l'homme fait (1). Bien sûr, la femme fait aussi, tout comme l'homme est également, mais la séduction vient en partie de ce que la femme fait tout en étant et que l'homme est tout en faisant (2).
Chaque pôle est le modèle de l'autre : on estime la femme qui fait montre d'astuce et l'homme qui a du style. Il faut être "sexy" !
Toute personne civilisée voudra plaire au sexe opposé. Cette loi est extrêmement répandue, même chez les homosexuels. Cette séduction, cette attention à l'étranger est justement la base de la civilisation. Elle doit être une surprise, mais avec ce qu'on attend.

Cette répartition n'est pas mondiale. La prédominance masculine, voire l'occultation de la femme, est bien plus répandue. Si le masculin se trouve exprimé dans tous les arts, le féminin l'est plus rarement : ainsi la littérature féminine, de Colette à Françoise Sagan, en passant par Katherine Mansfield avec son impressionnisme par exemple, est-elle limitée à quelques cultures.

S'il y a une dialectique entre ces deux termes, il n'y a pas égalité : l'être tend à la perfection réalisée, et donc déclinante, tandis que le faire tend à la perfection recherchée, et donc progressive. Si tant de témoignages des faiblesses féminines existent, seule l'empathie masculine peut y répondre. Physiologiquement, l'inégalité est encore plus frappante : la femme a des douleurs et des responsabilités que l'homme ignore. Mais il y a un pouvoir féminin, d'autant que l'équité n'est pas l'égalité.
Ce miroir inversé est à la source de la civilisation. "Le rapport essentiel de l'homme à l'homme est le rapport de l'homme à la femme" Karl Marx, Manuscrits de 1844
Pour que ce rapport existe, et qu'il soit différent du rapport générique d'un individu à un autre, comme celui d'un professeur à un élève, d'un enfant à un adulte, ou d'un professionnel à un autre, il faut que ces positions soient formés et permettent le libre jeu des renversements. Voilà les fameux "stéréotypes" si critiqués, qui sont plutôt des archétypes (3) et sans lesquels la différence tourne en rivalité ... La bêtise ne réside pas dans ces archétypes, mais dans la fixation que certains en font.
Toute idée est l'idée d'un rapport, et le rapport humain est le mouvement qui va de l'archétype à la découverte de l'autre. Les rejets viennent donc de ce refus de la découverte, tandis que l'on ne se découvre que par rapport à un masque, ici l'archétype. Ainsi, le féminisme combat les stéréotypes au nom de la nature, dans la vérité écologique de l'animalité de chacun. Ceux qui veulent détruire la distinction sexuelle se trompent et s'imaginent que supprimer cet enjeu va résoudre sa difficulté. (4)

"C'est l'homme qui a créé la femme. De quoi donc ? D'une côte de son Dieu - de son idéal ..." Nietzsche. Il y a nécessairement une méconnaissance de l'autre sexe : source de surprise et de tolérance. De chaque côté, l'autre est une sorte de divinité. C'est quand cette surprise est partagée qu'elle est féconde. L'apparition de l'autre est un plaisir. La division de l'humanité en deux sexes est fondatrice, et les rôles se répartissent selon cette dichotomie, accentuée par la culture. Celle-ci fait rentrer l'entièreté du monde dans cette opposition. C'est une difficulté pour les homosexuels qui doivent réinventer une dialectique qui échappe au sens commun (5). La critique du dualisme, platonicien ou chrétien par exemple, demande la mise en mouvement des deux termes par la dialectique (Yin et Yang par exemple) et non leur simpliste négation post-moderne. L'organisation entre deux pôles est une base du langage et donc de l'humanité. Quant on la retrouve dans la représentation, c'est en partie parce qu'on l'a trouvé dans la réalité. Cette opération, qui vient sans doute de la disjonction entre le sujet et l'objet, est fondatrice et elle s'insère en chacun de nous au sortir de l'enfance et nous permet de devenir notre propre maître. "L'homme et la femme ne peuvent être eux-même, à savoir humain, qu'en étant absolument différend l'un de l'autre" Hanna Arendt
La séparation sexuelle en deux mondes est dynamique. L'autre nous ouvre, non seulement sa personnalité, mais l'accès à une nature. La comparaison des expériences différentes reconstitue le genre humain.

Le couple hétérosexuel occidental, et particulièrement français, est un concentré de cette figuration de la dialectique entre l'individu et son genre : l'altérité personifiée renvoie la liaison à son opposé : ainsi chacun est l'idéal de l'autre. Le générique figuré par le masculin est entièrement construit, et le féminin s'y retrouve dans le neutre générique du langage, comme dans l'organisation de la cité, tandis que le générique figuré par le féminin glorifie la nature, concentre la vitalité, la fécondité, l'énergie, et exprime le coeur du masculin et son foyer.

L'anthropocène, en nous libérant des déterminismes naturels, nous laisse libre de toutes les folies, mais celles-ci ne peuvent remplacer le vivant. La mode américaine du "développement personnel" coïncide avec le post-modernisme de la création de soi-même. L'individu est appelé à la performance et au choix de son identité. Ce narcissisme justifie la technique qui fige certains dans le malheur faustien du changement de sexe.
La polarisation de la société n'est pas une séparation, mais un jeu. Prendre cette latéralisation pour une fixité est la base de toutes ces bêtises.

La théorie du genre (6) prétend à l'uniformité de l'individu, sur lequel le sexe viendrait se greffer comme une partie accessoire et soumise à un choix personnel. C'est une prétention dont le ridicule n'échappe pas à grand monde. C'est le dernier avatar de l'individu bourgeois, dont on sait qu'il est une parfaite virtualité qui vote, mais dont la réalité dépend de son argent, et toujours lui échappe. Ainsi, l'individu serait un être asexué sur lequel viendrait se greffer un caractère, soit masculin, soit féminin, soit autre ... Il y a au Musée de l'homme de Paris deux figurines d'enfants identiques à l'exception du sexe du garçon, habillées l'une en fille et l'autre en garçon. Ce montage vise à montrer l'unité du genre. Mais si les figurines représentaient des adolescents par exemple, l'homme serait plus grand que la femme, celle-ci aurait des seins quand l'autre aurait de la barbe ... Les caractères physiques sont différents, et les caractères psychiques également (7). Qu'il y ait un positionnement personnel est une évidence, rendu plus dense par une culture sexuée. Dans la nôtre, il y a en effet un neutre générique (l'être humain), sur lequel se place la particularité du sexe, mais cette superposition n'est pas décomposable : elle n'est qu'une vue de l'esprit, celle qui englobe les deux sexes pour justement qualifier le genre humain.

En fait, cette théorie qui semble très moderne, est une résurgence, adaptée à notre culture de l'émotion, du mythe d'Aristophane selon lequel les dieux auraient créé l'homme androgyne, avec les deux sexes, puis auraient puni celui-ci pour son effronterie, en le coupant en deux et en le condamnant à rechercher sans cesse sa moitié. Comme dans tous les mythes ou toutes les religions, il faut chercher dans l'âme à quel ressort cette idée renvoie. Si l'être humain est "naturellement" ambigu, il s'en dégage par son histoire. Maintenir cette ambiguïté est une scorie de l'infantilisation contemporaine.
Celle-ci culmine avec l'enfant-roi dont le narcissisme ne supporte plus l'existence d'un donné opposé au pouvoir capricieux du consommateur.
C'est de l'animalité obligée que la personnalité doit s'extraire, en grandissant. On voit chez les animaux ce qui relève des dispositions et ce qui relève du caractère. C'est la dialectique entre l'être et le devenir, entre idem et ipse, qui permet la personne. A l'âge adulte, l'individu se construit avec sa nature. C'est le sens du dépassement hégélien, qui conserve ce qui a été dépassé comme dépassé.

Quand Simone de Beauvoir écrit "on ne naît pas femme, on le devient", elle fait montre d'existentialisme. En effet, elle crée deux féminités : l'une naturelle, physiologique, donnée, voire essentielle, l'autre sociale, existentielle. Et en effet, il est nécessaire à chaque enfant de se construire sa personnalité avec les données existantes. Mais de même qu'on trouverait maladif un enfant qui voudrait continuer à marcher à 4 pattes, on doit aider les adolescents qui découvrent la sexualité à ne pas la refuser. On peut parfaitement être un "garçon manqué" ou un "homme efféminé", et ce, indépendamment de sa sexualité. Dépasser le naturel demande l'effort de le reconnaître. Cet effort trouve sa récompense dans l'émerveillement de la connaissance de la nature. Si les rôles sont bien marqués, chaque personne est libres de les interpréter et il serait simpliste de considérer que le choix ne consiste qu'à se conformer à l'un ou à l'autre. Si les tâches et les qualités sont bien masculines ou féminines, elle ne font pas système, ou seulement dans la culture (que l'on peut ici appeler idéologie). Ainsi, un garçon peut bien réaliser des travaux féminins sans être efféminé, et une fille des gestes masculins sans être défféminisée.
Cette expression est d'ailleurs universelle : on ne naît pas homme, on le devient, grâce aux archétypes culturels, dont la division sexuelle. La belle idée d'autonomie ne doit pas être confondue avec l'autodétermination, qui semble l'horizon d'un individu qui se construit tout seul, pour vivre sa vie tout seul, sans engagement et sans la présence, toujours autant contraignante qu'enrichissante, d'autrui.

Il semble que l'enfance soit le temps de la différentiation : d'abord avec sa mère, puis avec le monde, puis avec le donné, avec les autres et enfin avec l'autre sexe. La différentiation sexuelle est la dernière et non la première : c'est avec elle que la culture va jouer. Ainsi, le monde n'est pas un monde masculin, mais un monde d'homme, créé par cette dialectique. Si être adulte, c'est faire avec le donné, le refus de cette liberté - responsabilité est le propre du post-modernisme. Un égalitarisme hypocrite prétend refuser toute distinction, et c'est le drame des adolescents.
L’enfant ne choisit ni ses parents, ni son sexe, ni son nom en naissant. Il passe sa vie à composer avec ce qui ne lui est pas donné d’emblée, pour, adulte, devenir ce qu’il est avec ce qu’il n’a pas choisi. C’est ce principe qui est fondateur du genre humain. Il est contraint, il ne peut pas tout. La liberté ne consiste pas à choisir son genre, mais à en faire quelque chose. C'est là que l'individu devient une personne.

L'autonomie des femmes est une nécessité, mais qui doit être socialisée. Il faut éloigner ces idées de dépendance dans lesquelles des religions et des coutumes barbares ont voulu restreindre la moitié du genre humain. Mais l'autonomie, si elle permet l'indépendance, n'est pas celle-ci. Un monde où les hommes et les femmes seraient séparés est une autre chute dans la barbarie. C'est pourquoi l'idée de sexualiser le nom des métiers (dernier né : une cheffe) est une erreur : il y a un neutre dans la langue française, et c'est le masculin. (8)
Quand on demande un service professionnel, on ne s'adresse pas à une personne sexuée. Un dentiste ou un avocat doivent avoir la même pratique, quelque soit leur sexe. La pratique, pour chacun, comprend un savoir-être (plutôt féminin) et un savoir-faire (plutôt masculin) (9)
La confusion entre sexe et genre est un américanisme. Rappelons que la langue anglaise ne distingue pas le féminin du masculin. Pour un américain, la différence sexuelle s'appelle le genre, et le sexe désigne l'accouplement. Ce n'est pas le cas en France, et ce serait un appauvrissement. Dire d'une femme qu'elle a mauvais genre, c'est dire qu'elle ne fait pas honneur à son sexe.

La France aristocratique assumait la présidence masculine et le sexe signifiait la femme, mais la dépendance était réciproque. Dans l'idéal de cette culture, la femme séduit l'homme, qui en retour doit la servir. Cette extériorité n'est pas forcément aliénation : de même que le travail ne trahit pas forcément l'activité, l'altérité est une source. Ainsi, la femme affronte le regard de profil, tandis que l'homme la suite de ses actes.
Les femmes, parce qu'on leur a dévolu le rôle du désir, ont personnifié l'espèce humaine. Au fil des cultures et civilisations, elles ont construit ce "mondus mulieribus", ce monde fabriqué, depuis les bijoux jusqu'au maquillage qui comprend toutes les cultures et civilisations. Ce sont elles qui ont permis notre histoire, comme ce sont elles qui sont accusé d'hypocrisie et d'artificialité, alors que, comme dans tout spectacle, ce sont les spectateurs, c'est à dire les hommes, qui ont définis ce qu'ils attendaient. La différentiation sociale est aussi une répartition de l'apparence, et une parité forcée serait une décomposition de ce jeu social et non la reconnaissance de la qualité d'individu. Elle fixerait une frontière entre les deux sexes, qui formeraient deux mondes séparés. On a bien vu lors de l'élection américaine que voter pour une femme n'est pas un argument politique. La parité peut être un moyen de forcer la résolution d'un déséquilibre, mais n'a pas de sens dans la durée.
Les regroupements "non-mixtes", comme la définition de "quotas", s'ils permettent une libération de ce rapport, entretiennent une stance qui doit être maîtrisée, sous peine d'augmenter l'incompréhension. Ainsi la mixité des établissements scolaires a été vécue comme un progrès.

Dans la polarisation dialectique introduite par le genre, la personnification de la faiblesse par les femmes les mets en position d'assiégées, quitte à un renversement de cette violence dans la sphère intérieure. Etre une femme demande de la force, et d'abord de s'extraire de l'esclavage. Les femmes sont condamnées à l'apparence, comme les hommes au résultats : la libération ne vient pas de la séparation, mais de la compréhension. Il est ainsi particulièrement scandaleux que des femmes aient peur des hommes, à la suite du comportement honteux de certains de ceux-ci. Le viol est impardonnable : c'est la négation de tout devenir humain, masculin comme féminin.
Les rôles sexués impliquent des stances : pour les femmes, et surtout les jeunes femmes, la personnification du désir, ce que les Américains appellent le "sex appeal", avec comme meilleur ami le miroir, et pour les hommes, la réussite de l'action, avec comme meilleur ami l'outil.
Si les femmes subissent par le spectacle des injonctions permanentes faites à leur corps, il y a en parallèle des injonctions permanentes faites aux actes des hommes.

La répartition qui dévolu aux femmes l'intérieur et aux hommes l'extérieur doit s'extraire du naturalisme sexuel : Aux uns l'illimité, aux autres le domestique. On remarque négativement la saleté, le défaut d'entretien d'une maison alors qu'on remarque positivement le trophée du chasseur qui rapporte du gibier. C'est une injustice, indépendamment de celui qui nettoie et de celui qui chasse. Si la maison appartient à le femme, elle devrait en être propriétaire.

"Une analyse féministe de l'histoire du travail industriel pourrait supprimer un angle mort de l'économie : l'homo economicus n'a jamais été sexuellement neutre ; dès l'origine, l'homo industrialis comporte deux genres : vir laborans, le travailleur, et femina domestica, la femme au foyer. Il n'est pas une société se développant dans la perspective du plein emploi où le travail fantôme n'a grandi de pair avec l'emploi. Et le travail fantôme a constitué un moyen, efficace comme nul autre, de dégrader un type d'activité où priment forcément les femmes et de rehausser celui qui privilégie les hommes." Ivan Illich "Le travail fantôme"

Une dérive des revendications féministes refuse au masculin son rôle. En retour, une partie des hommes se sont dégagés des obligations y concourant. Cette misère peut aller jusqu'à oublier la protection des enfants, naturellement et d'abord féminine, puis partagée.
Un "néo-féminisme" s'égare dans la critique structuraliste d'une discrimination systématique, sans voir qu'au nom d’une vision délirante et condescendante de la femme, elles en font une victime absolue. Sa parole ne souffrirait aucune contradiction car une femme ne saurait mentir ; toute accusation d’une femme envers un homme doit devenir condamnation de celui-ci sans autre forme de procès. La femme est réduite à la faiblesse, créature innocente et incapable de malice ; un enfant à protéger en somme. Or c’est au nom de cette vision de la femme qu’elle a été réduite au rang d’éternelle mineure et qu’en échange de la protection du groupe, elle a dû longtemps renoncer à l’égalité.
Si les femmes ont dans certaines circonstances besoin d'être mises en avant, et dans d'autres les hommes, ces corrections ne sauraient être pérennes, sous peine de déséquilibrer leur rapport. Ainsi, lorsque ce rapport est déséquilibré, on peut être fondé à intervenir par des quota ou autres, mais les agents de cette corrections ne sont pas infaillibles et sont bien incapable de maintenir ce jeu vivant comme il doit l'être. Avec le féminisme vient le danger de placer le côté féminin comme ontologiquement supérieur, ce qui serait une bêtise.
Il n'y a pas lieu de rejeter tout féminisme : de nombreux domaines sont à conquérir. Si des exemples comme Cléopâtre ont existé, elles sont resté des exceptions. Les cultures écrites n'ont fait de place aux femmes que récemment : il suffit de voir le peu de traités d'éducation des enfants et le fait que la plupart ont été écrits par des hommes. Au vu de l'agressivité russe ou islamiste, on peut se demander si la défense de la civilisation ne dépend pas de celle de l'influence féminine.



(1)
On m'objectera que ce sont les femmes qui font les enfants, mais il s'agit là d'une déclinaison du verbe faire. Si l'homme fait un enfant à une femme, ce (qu'il croit être) un geste de volonté, la femme accepte que la nature en elle construise cet enfant. Cette acceptation (elle porte un bébé) n'a rien de subalterne par rapport à l'action de l'homme, au contraire de ce que certaines civilisations phalocratiques ont pu prétendre. C'est bien sûr le rôle essentiel, qui rejoint le sacré et l'intériorisation (et même l'incarnation) du genre. Mais cette aventure relève bien plus de l'être, être fécond, que de la création historique. Pour la mère, comme pour le père, il s'agit d'accepter son rôle. Le temps, la durée, est sexué.



(2)
Il n'a y pas équivalence entre l'être et le faire : s'il est plus difficile d'être que de faire, c'est aussi une difficulté que de devoir inventer un sens à ce faire : il faut décider et qualifier. Il n'y a pas d'autres raisons à la folie de la production ou à celle des drogues. En caricaturant à l'extrême, on peut dire que la femme est condamnée à magnifier l'être, tandis que son action est sans enjeu, pendant que l'homme est condamné à réussir ce qu'il fait, tandis que son être est insignifiant.


(3)
La distinction asiatique entre les deux pôles de la dialectique : yin et yang recoupe ces archétypes : le yang est sensé représenter le sens masculin tendu vers les grandes choses, l'héroïsme, la construction, la distance, l'inconnu, le public tandis que le yin, féminin, penche vers la tendresse, le contact, le proche, le connu et le secret. A noter que les deux tendances se retrouvent dans la maison, comme elles se trouvent chez chacun.


(4)
"Enfin, les femmes qui disent "les hommes" et les hommes qui disent "les femmes", généralement pour s'en plaindre dans un groupe comme dans l'autre, m'inspirent un immense ennui, comme tous ceux qui ânonnent toutes les formules conventionnelles." [...] "Il y a des vertus spécifiquement "féminines" que les féministes font mine de dédaigner, ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'elles aient été jamais l'apanage de toutes les femmes : la douceur, la bonté, la finesse, la délicatesse, vertus si importantes qu'un homme qui n'en posséderait pas au moins une petite part serait une brute et non un homme. Il y a des vertus dites "masculines", ce qui ne signifie pas plus que tous les hommes les possèdent : le courage, l'endurance, l'énergie physique, la maîtrise de soi, et la femme qui n'en détient pas au moins une partie n'est qu'un chiffon, pour ne pas dire une chiffe." [...] "J'aimerais que ces vertus complémentaires servent également au bien de tous. Mais supprimer les différences qui existent entre les sexes, si variables et si fluides que ces différences sociales et psychologiques puissent être, me paraît déplorable comme tout ce qui pousse le genre humain, de notre temps, vers une morne uniformité."
Marguerite Yourcenar - Les Yeux ouverts (1980)


(5)
Mais les homosexuels peuvent jouir de l'ambiguïté entre l'amour et l'amitié.


(6)
"Pour les militants du genre, Le "neutre" est au coeur d'une neutralité première. La neutralité serait notre condition originelle : seule la chute dans la société qu'est la naissance nous en priverait. Par nature, nous ne serions ni homme, ni femme. Sans doute naissons-nous avec un corps doté d'attributs dit masculins ou féminins mais ce corps sexué ne serait sans aucune incidence sur l'être que nous deviendrons. Le Genre ne nie pas la différence anatomique, il nie toute continuité entre le donné biologique et l'identité sexuée et sexuelle. Le Genre est une philosophie de la désincarnation. Un matérialisme nullement enchanté, bien loin de celui de Diderot : le corps sexué n'est qu'une machine et n'entre pour rien dans l'identité sexuée et sexuelle qui sera la nôtre.
Selon eux, le processus d"assignation" à une identité sexuée et sexuelle commence à ce moment précis de la déclaration à l'état civil du sexe de l'enfant. Même s'il ne s'agit que de déclarer le "sexe" du nouveau-né, il n'empêche, les parents, et la société tout entière avec eux lorsqu'ils annoncent "un garçon/une fille nous est né(e)", en déduisent le "genre" qui sera le sien. La machine infernale se met alors en branle : en fonction des organes dont la nature l'a doté, le nouveau-né sera élevé comme une fille ou comme un garçon, voué à devenir une femme ou un homme. Autrement dit, dès la naissance, chacun anticipe sur l'identité du nouveau venu et scelle du même coup son destin, lui qui n'était que liberté, disponibilité. En réalité, met en garde Judith Butler, la grande théoricienne du Genre, - ainsi qu'elle-même se désigne, et fort pertinemment car, en dépit du déni généralisé, il y a bien une théorie du Genre -, l"immatriculation" de l'enfant commencerait, dès avant la naissance, au moment de l'échographie. Lorsque le médecin annonce aux parents qu'ils attendent une fille ou un garçon, c'en serait fini de cette virginité originelle postulée.
Kierkegaard jette une lumière très vive sur l'impasse que représente cet idéal d'une prolifération des identités. L'auteur du Traité du désespoir distingue entre deux formes de désespoir, l'un par absence de possible, l'autre, par défaut de nécessité. C'est à cette dernière forme de désespoir que le Genre accule l'humanité en exaltant une ivresse des possibles qui jamais ne se transforme en nécessité, c'est-à-dire en réalité. Le Genre est le dernier avatar de l'idéologie progressiste et de cette idole qu'est la liberté comme déliaison, désaffiliation."
Bérénice Levet


(7)
Tout matérialiste cohérent doit admettre que les processus physiques sont déterminants dans la conscience de l'individu.


(8)
"Il convient en effet de rappeler qu'en français comme dans les autres langues indo-européennes, aucun rapport d'équivalence n'existe entre le genre grammatical et le genre naturel. Le français connaît deux genres, traditionnellement dénommés "masculin" et "féminin". Ces vocables hérités de l'ancienne grammaire sont impropres. Le seul moyen satisfaisant de définir les genres du français eu égard à leur fonctionnement réel consiste à les distinguer en genres respectivement marqué et non marqué.
Le genre dit couramment "masculin" est le genre non marqué, qu'on peut appeler aussi extensif en ce sens qu'il a capacité à représenter à lui seul les éléments relevant de l'un et l'autre genre. Quand on dit "tous les hommes sont mortels", "cette ville compte 20 000 habitants", "tous les candidats ont été reçus à l'examen", etc., le genre non marqué désigne indifféremment des hommes ou des femmes. Son emploi signifie que, dans le cas considéré, l'opposition des sexes n'est pas pertinente et qu'on peut donc les confondre."
Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, Académie Française le 14 juin 1984



(9)
la féminisation des noms de métiers est le symptôme de cette maladie du générique. Elle signale notre changement d'époque. Jusqu'au Moyen-âge, les "charges" étaient attribuées à une "maison", tenue par une famille représentée par son "chef de famille". Ainsi, quand quelqu'un était nommé pour une ambassade, se déplaçait-il avec sa famille qui assurait la représentation vis-à-vis de l'étranger. La bourgeoisie révolutionnaire, dans sa quête d'efficacité, a remplacé les charges par des "fonctions" assurées par des individus, dont la qualité personnelle devait s'effacer devant les attributs de la fonction. Ainsi, un professeur pouvait être une femme, mais le rôle était déterminant sur la personne. Le neutre était le vêtement de l'objectivité. Avec le post-modernisme spectaculaire, la mise en scène de la personnalisation semblait rejoindre le besoin d'humanité perdue : c'est "l'authenticité" qui pousse les hommes politiques à afficher leur vie privée, qui ne l'est alors plus. Dans ce mouvement de différentiation, la qualité personnelle, fut-elle naturelle comme la couleur de peau, devient un critère de choix du rôle social. Cette régression qui réhabilite jusqu'au racisme se pare des atouts du progressisme. Jusqu'où ira-t-elle ?