CONTRECOURBE Propositions - Documentation - Recherches. Mail : contact@contrecourbe.eu

La décroissance, créative, nécessaire et joyeuse

La décroissance n'est pas seulement dans l'air du temps, elle est ce temps, mais de façon pathologique : la croissance est morte et nous assistons aux efforts pathétiques de ceux qui cherchent à la relancer : banquiers, politiciens, écologistes ... Une fébrilité continue de liquider la société, sans plus pouvoir se justifier.

C'est que depuis longtemps la croissance s'est proposée de "mobiliser" le monde.
La croissance est à la fois un mythe, l’idéologie d’un progrès sans fin, et un programme : l’augmentation quantitative des marchandises et de leur monde. Actuellement, la Chine est encore sur ce processus de rattrapage, en butte à un désastre écologique. Ne reste comme croissance que l'esclavage et la spéculation. La Chine se place en exemple dans ces deux domaines.
L'augmentation quantitative connaît des seuils, au delà desquels les réponses ne sont plus les mêmes. On ne peut pas se contenter de faire simplement plus. L'accroissement extraordinaire de la population humaine demande une autre approche.

Ce qui n'a pas été dépassé pourri lentement. Le règne de la quantité est passé. Nous sommes dans l'ère de la stagnation, de la crise, des menaces, de la dépression. Nous retrouvons les limites qui ont été oubliées pendant si longtemps. Les crises écologique, économique, sociale, morale, sanitaires ne sont-elles pas simplement dues au fait que ces limites sont dépassées ?
Le pic pétrolier est derrière nous, l'industrie participe à un changement climatique désespérant, la finance est à 99% spéculative, la biodiversité est malade, l'accroissement des marchandises rencontre de moins en moins de satisfaction, tous ces signes sont clairs.
On est loin du bonheur bourgeois de 1900, qui était déjà un exemple de gaspillage.

Nous sommes devant la fin de ce modèle.
Sortir de la croissance représentera une véritable révolution.
On sait que nos choix dépendaient fortement de nos conditions matérielles. Comment allons-nous vivre la fin de la croissance ?
Il est largement établi que la croissance économique est également croissance des pollutions et du changement climatique, sans parler de l'aliénation du consommateur. Le "découplage" des deux croissances est recherché en vain depuis longtemps. Pour y prétendre, il faudrait déjà oublier les délocalisations.
Voici le moment de choisir entre la décroissance et la récession.

Face aux menaces de catastrophes, notre mode de vie doit diminuer : il faudra choisir entre régression et décroissance. Ce choix risque de se poser sans qu'on ait le temps de réfléchir, tant les menaces s'accumulent sur la poursuite du capitalisme actuel. Ce sera le choix entre se replier sur soi-même, en cherchant dans le passé les restes de ce qu'on aura détruit, ou construire scientifiquement une frugalité heureuse.
Contre un naturalisme qui idéologise la sauvagerie, sans doute par mauvaise conscience, l'idée de décroissance est fertile pour nous faire retrouver la construction d'une nature humaine. Il faut comprendre que l'attrait pour le sauvage est une réaction saine contre les maladies de la civilisation, mais ne doit pas condamner cette dernière.

Il nous faut passer outre le pessimisme et l'optimisme. Gardons de ce dernier l'idée que le futur n'est pas écrit et qu'il recèle toujours des opportunités que nous sommes incapables de percevoir. Des catastrophes s'annoncent, c'est certain, aussi bien socialement que politiquement et bien sûr écologiquement. Les annoncer permettent à ceux qui le font d'avoir un auditoire, et d'user celui-ci. L'accoutumance à l'idée d'accident est aussi un ennemi puissant.
La prise de conscience que nous courrons à la catastrophe reste intellectuelle ; quand elle deviendra sensible, il y a un risque de panique et de fatalisme. Plutôt que de se réfugier dans les abris des survivalistes, la décroissance sera le seul repère.

Les nouvelles marchandises, essentiellement l'internet portable, se sont rapidement imposées, sans pour autant diminuer l'insatisfaction. Pour de plus en plus de gens, nos possessions nous envahissent. La conscience d'un mode de vie déconnecté de la réalisation humaine au profit de l'accumulation de marchandise ne cesse de progresser.

A nous de quitter les idées de l'économie spectaculaire, issues de la victoire des bureaucrates sur les praticiens. Il faut abandonner leurs schémas de progrès et d'urbanisation qu'une alliance hétéroclite a fait prospérer depuis 1750, nettoyer ces idées de progressisme, conservatisme, capitalisme, libéralisme voire socialisme avec lesquelles les média nous (dés)orientent. Il ne s'agit pas de critiquer les lumières, mais l'artificialisation qui les a accompagné. Le progrès n'est pas une continuation. Il n'y a pas de sens de l'histoire.
L'idée que l'homme pouvait, voire devait, améliorer le monde n'est pas perdue ; il faut lui adjoindre le soin de ne pas dénaturer. Améliorer n'est pas grossir.
Nous avons bénéficié d'une énergie abondante, mais maintenant, il va falloir être frugal. Le coup de frein risque de ne pas être agréable. Il n'est jamais facile pour un drogué de se soigner. La principale difficulté réside cependant dans la complexité de la démarche : s'il faut retrouver une certaine simplicité, il faut aussi échanger un programme évident : plus, pour un horizon plus exigeant : l'harmonie.

Le romantisme a été cette première critique, avec son retour à la nature, certes factice mais qui a permis aux hygiénistes de contrecarrer les aspects maladifs de la machine, comme aux spiritualistes de montrer sa pauvreté. Le règne de la quantité a été contesté dès cette période. Malheureusement, cette contestation n'a pas été tournée vers un renouveau mais vers le passé.
La question se repose : comment retrouver confiance dans la raison ? Comment se projeter sans augmenter ?

La croissance est si "naturelle" à l'homme : pour sa survie, il a du chasser et engranger. Comment accepter la satiété ?

La décroissance est une idée difficile, parce que, même si c'est un concept ambigu (qui va du vélo à la révolution) comme le communisme, c'est aussi un concept négatif : Chacun préfère un avenir radieux à la restriction. Mais l'explosion de la population mondiale ne permet plus la facilité de répondre à l'insatisfaction par la quantité. Le progrès se retourne contre l'humanité et demande maintenant à celle-ci de s'adapter
Positivement, il va falloir inventer une nouvelle frugalité, retrouver les civilisations de l'équilibre.

De même que la croissance était un objectif, toujours insatisfait et qui justifiait un déséquilibre sensé apporter le bonheur (et qui a réellement apporté des avantages que les générations futures pourront évaluer plus sereinement), la décroissance est un outil de démontage de cette période et non un but en soi, mais plutôt le moyen de rétablir cette recherche de l'équilibre, de l'harmonie, qui ont toujours été le véritable objet des cultures et civilisations.

Il y a un risque de stagnation, qui se conjugue avec la tendance naturelle chez les gens âgés à considérer qu'hier, c'était mieux. Il y a aussi une nostalgie du progrès.
La décroissance n'est ni réaction, ni conservation. C'est la poursuite de la croissance qui est une régression. Il faut rappeller que le respect de l'immobile est aussi une aventure, ne serait-ce que pour la paix. Ce respect n'est pas évident dans une société qui a fait du mouvement son coeur.
Rappelons que les capitalistes n'ont pas été conservateurs, mais progressistes.

Il y a actuellement une posture critique sur la croissance ou sur la mondialisation qui ne vise qu'à la relance. C'est le fameux "développement durable". Comme les conditions de cette relance sont difficile à trouver, ils sont capable de nommer décroissance la récession qui vient.
Mais pour la décroissance, nous n'avons aucun modèle, et surtout pas moderne. Nous ne retournerons pas non plus dans un passé imaginaire. C'est notre contact avec le réel, avec la vie qui est en cause : nous sommes déjà trop "hors sol", ça ne pourra pas durer. La "transition écologique" arrive trop tard : c'est un renversement qui nous attend. Préparons nous donc pour ce qu'il ne se fasse pas par une guerre ou une mobilisation quelconque ... C'est notre autonomie qu'il va falloir réinventer. C'est leur contrôle, ou plutôt leur apparence de contrôle, que nous dénonçons. Nous inventerons notre chemin : la joie de vivre contre la survie artificielle ...

Il y a également un risque avec une "décroissance" brutale. Ce monde est vraiment en fin de course. Un totalitarisme réactionnaire et guerrier est possible, nous en voyons quelques prototypes, qui n'attendent que leur peinture verte ... Cette collapsologie se présenterait comme la seule alternative à une technophilie folle, comme on la voit chez les transhumanistes.
La croissance est nécessaire à ce monde, à son organisation et à son (dés)équilibre. Cette fuite en avant dure depuis trop longtemps pour que son arrêt se passe tranquilement.

La décroissance s'impose aussi pour reprendre le contrôle d'institutions et d'entreprises devenues trop grosses, trop lointaines, trop artificielles. Elle est le remède devant la fuite individuelle des abstentionnistes.

La décroissance se place au moment historique de la fin de l'accumultation.
Ce n'est pas un retour en arrière vers l'époque idéalisée d'avant les robots. Ce n'est pas le contraire de la croissance. S'il y a bien des choses qui doivent diminuer, comme nos déchets, c'est plutôt la recherche positive d'un nouvel équilibre, d'un rapport sain avec l'activité et la réalisation. Ca suppose certainement moins de prise en charge, moins de confort (mais ça dépend de quoi on parle).

Malgré l'image de répartition qu'on peut en avoir, la mondialisation du XXème siècle a orienté la planète vers les métropoles, et créé sans cesse des territoires abandonnés, "en voie de développement" ou plus souvent en voie d'oubli.

C'est la croissance, et la croyance dans son absence de limites, qui est pathologique. C'est parce que celle-ci a été pensée de façon non-dialectique, comme une poursuite sans négatif, que nous avons ces résultats si néfastes.
Ce sont les "progressistes" qui regardent en arrière et voudraient renouer avec les "trente glorieuses".

Il y a plusieurs difficultés à promouvoir le thème de la décroissance : il s'agit d'une diminution, d'une régression, au moins apparente, d'un refus, négatif. Si le négatif à l'oeuvre est toujours le facteur le plus puissant, si la décroissance est déjà dans la plupart des esprits, comme la nécessité, elle n'est pas agréable au spectacle. De plus, elle a pour faux amis le vieillissement de la population, la tendance réactionnaire ou même paralysante, de la passivité.

Pour la décroissance, il faut cerner l'ennemi. Ce n'est pas seulement la morale libérale-libertaire, qui n'est que l'habit actuel de la décompostition, ce n'est pas seulement le capital, ce vieux tigre qui n'a plus de dents et qui ne sert plus qu'à masquer la gouvernance, ce n'est pas seulement la croissance, qui est le mouvement fou de la quantité d'un monde qui a refusé la qualité.

Ce ne sont pas seulement les limites quantitatives qui doivent être prises en compte, mais aussi les limites qualitatives. Notre civilisation, surtout depuis la contre-révolution d'après 68, a sanctifié le désir, en reprenant les analyse de Deleuze et de Marcuse, mais le désir sans frein n'est pas la réalisation humaine. Les caractères construits sur ces ruines sont reconnaissables : ce sont les cibles du marketing ; des gens satisfaits de consommer, heureux que la marchandise s'intéresse à eux, mais incapables des anciennes qualité humaines, la persévérance par exemple. C'est pour les rassurer que la société dépense tous ces salaires de commerciaux et de prospecteurs.
La condition humaine ne l'est que si elle accepte ses limites, quitte à s'y opposer. C'est pour éviter ce travail que les fantaisies antispécistes ou transhumanistes se développent, de même que le politiquement correct : c'est l'idée d'un monde infini, pur, parfait, parfaitement inhumain. Il ne suffit pas de payer, de voter ou de défiler pour faire disparaître les contraintes. Celles-ci sont des occasions de grandir, On peut ne pas être toujours d'accord avec Nietzsche ou Saint-Exupery sans pour autant s'abandonner à la facilité.

La décroissance risque d'être pénible, comme cette déflation rampante des dernières années. C'est toute l'organisation sociale qui est à reprendre, ou qui continue de pourrir. Il n'est pas garanti que le changement de pied que représente l'abandon de la croissance puisse se faire pacifiquement.
N'oublions pas que le progrès technique a accompagné une libération humaine de la religion. Nous allons avoir besoin d'une nouvelle spiritualité.

La décroissance est d'abord celle du gaspillage, c'est à dire plus globalement de l'économie.
L'étanchéité des sols, avec l'étalement urbain, montre le manque de respect et de connaissance du réel.
Le débat sur les nanoparticules ferait bien de rappeler que nous les avons déjà croisé à trois reprises : les fumées du diesel, les poussières d'amiante, les poussières du charbon ... Tous responsables de millions de morts.

La décroissance représente un changement de direction, et non un retour en arrière. La décroissance s'élève contre un monde décomposé : bien sûr la consommation sans limites, mais aussi la délocalisation et la réification. Chaque cause doit être dépassée : l'illimité par une réalisation d'un humain total, le mondialisme par un ré-enracinement heureux et solidaire, les objets par une reconquête du sujet. C'est un programme de renversement. Ce n'est pas simplement un changement quantitatif, comme la croissance l'a réalisé, mais une réinvention du qualitatif.

Nous avons été conditionné par la Bible : « Croissez et multipliez », par Descartes : « se rendre maître et possesseur de la nature », par le mythe du progrès, qui permet les cadeaux de démagogie et les promesses qui font patienter. Il nous est devenu naturel de préférer l'avenir au passé, le neuf à la tradition, la jeunesse à l'expérience.
Le pic de la production de pétrole a été dépassé en 2008. Depuis cette date, la croissance est factice : elle se réfugie dans les spéculations, depuis les métropoles jusqu'à l'artificialisation de la vie, et n'est soutenue que par le flux financier de la création par les banques d'une monnaie sans contre-valeur. Cette fuite en avant ne peut durer.